J’ai fait du cirque pendant huit ans, deux fois par semaine, et j’ai dû arrêter brusquement à cause de la pandémie de COVID-19. J’ai réalisé seulement cette semaine que cette fracture coïncidait parfaitement avec les débuts de mon anxiété. L’arrêt d’une activité physique régulière est un moment insidieusement bouleversant, socialement, physiquement et mentalement. D’autant plus lorsqu’il s’agit d’une passion. C’est un deuil qu’énormément de jeunes traversent, comme je l’ai découvert en discutant avec mon entourage. Je n’ai pas de conseils à donner ou de données à exposer. Je souhaite seulement partager ma propre expérience et celles des gens qui m’entourent. Voici donc trois témoignages d’étudiantes étant passées par cette étape qui semble inévitable lors du passage à la vie adulte.
RACHEL*, ÉTUDIANTE DE TROISIÈME ANNÉE EN LITTÉRATURE ANGLAISE.
J’ai commencé le ballet à l’âge de trois ans. Je n’ai jamais arrêté de pratiquer ce sport jusqu’à la fin du secondaire, à mes 16 ans. Même la pandémie ne m’en a pas empêché, j’étais très assidue et suivais mes cours en ligne, au milieu de ma chambre. La fréquence variait, mais ça a toujours été au minimum deux fois par semaine, soit quatre heures au total. Les cinq dernières années, je suivais quatre cours, donc presque dix heures de pratique par semaine. En plus des cours en présentiel, je faisais mes étirements chaque jour, pendant une vingtaine de minutes. Mon emploi du temps était strict : j’avais pris l’habitude de me rendre à mes cours régulièrement, juste après l’école, et je rentrais souvent chez moi à des heures tardives, vers 23h. Bien que cela ait été intense, le sentiment d’accomplissement était inégalable. Je faisais une compétition par an, mais le fait de danser, c’était surtout pour le plaisir.
J’ai quitté la France et atterri à Montréal pour l’université. Évidemment, mon premier réflexe a été de trouver un studio proche de chez moi. Poursuivre la danse était une évidence. Pourtant, j’ai vite été désenchantée après avoir vu les prix. Alors que, dans ma petite ville en France, je parvenais à suivre trois cours par semaine pour un coût de 400 dollars par an, on me proposait ici un forfait de dix cours pour près de 300 dollars. Je me suis tout de même inscrite lors de ma première année à l’université, mais la pression financière et l’emplacement du studio m’ont contrainte à arrêter. Bien que ma motivation soit toujours présente, cela fait presque deux ans que je n’ai pas dansé.
Trois mots : nostalgie, regret et culpabilité. Nostalgie, car, chaque jour lorsque j’ouvre mon tiroir, j’observe mes vêtements de danse, mes pointes, mes accessoires d’étirement et tous les petits gadgets que j’ai ramenés de France. Comme un cimetière de rêves abandonnés, je l’observe pendant un moment et je continue ma journée. Regret, car j’ai l’impression d’avoir perdu une petite partie de moi-même. Pendant des années, je me suis définie par rapport à cette passion. Aujourd’hui, je ne me sens plus apte à dire que je fais du ballet. C’est dans le passé. Un sentiment de culpabilité, car, au fond, je me dis que, si j’avais fourni plus d’efforts, j’aurais sûrement pu trouver une solution, mettre de l’argent de côté, travailler davantage et revoir mes priorités financières. Enfin, je sens que je manque cruellement d’activités sportives dans mon quotidien. À l’époque, je parvenais à m’endormir facilement et je me sentais forte. Aujourd’hui, je suis fatiguée mentalement, mais jamais physiquement.
« L’arrêt d’une activité physique régulière est un moment insidieusement bouleversant, socialement, physiquement et mentalement »
BÉATRICE, ÉTUDIANTE DE TROISIÈME ANNÉE EN LANGUE ET LITTÉRATURE FRANÇAISES.
J’ai joué au soccer AA [interrégional] pendant longtemps. On avait deux pratiques par semaine et un entraînement d’équipe. J’ai arrêté une première fois par orgueil quand j’avais 16 ans parce que j’avais essayé d’intégrer un niveau plus élevé et je n’avais pas été prise. Finalement, je m’ennuyais trop du sport et de l’équipe, alors j’ai recommencé à l’automne.
Ensuite, la pandémie a frappé et c’était plus compliqué de continuer à jouer. Personnellement, je m’amusais moins parce que les membres de l’équipe avaient changé, ainsi que les responsables. La dynamique était vraiment différente. J’ai tout de même continué, car j’aimais le sport et le coach était sympathique, mais c’était plus difficile parce que ce n’était plus au sein de l’équipe avec laquelle j’avais grandi. De plus, j’étais contrainte de jouer comme arrière latéral, contrairement à mon poste régulier d’attaquante, et je me trouvais considérablement moins bonne à cette position.
Finalement, j’ai arrêté il y a deux étés parce que je me préparais à déménager à Montréal. C’était vraiment un deuil. C’est drôle à dire, mais j’ai réalisé que je n’allais probablement pas rejouer à ce niveau-là, voire plus du tout, alors que ça faisait partie de mon quotidien depuis si longtemps. C’était dur d’envisager ma vie sans ce sport. J’ai aussi réalisé à quel point ça me faisait du bien en matière de gestion d’anxiété. Je n’avais pas constaté, avant d’arrêter, à quel point ça avait un impact. Tout le monde dit que le sport c’est important pour gérer son stress, et c’est vrai, mais c’est tellement plus difficile de faire du sport quand ce n’est pas intégré à ton horaire et que ça ne te plait pas. M’entraîner dans une salle de sport ? Non merci. De plus, mon entourage se composait de mes coéquipières, que je voyais trois à quatre fois par semaine, et j’ai commencé à les voir seulement une fois tous les six mois. J’avais l’impression de manquer des instants précieux.
JEANNE, ÉTUDIANTE DE QUATRIÈME ANNÉE EN SCIENCES POLITIQUES.
J’ai joué au volleyball pendant environ sept ou huit ans. Ça prenait une grande place dans ma vie, surtout au secondaire, comme je jouais au civil (dans des équipes extrascolaires regroupant des joueuses de plusieurs écoles qui ne s’inscrivaient pas aux tournois). Je jouais aussi à l’école, avec deux à trois pratiques par semaine.
J’ai arrêté de jouer au volleyball compétitif quand je suis rentrée au cégep. D’une part, je me lançais dans un programme collégial qui était bien plus demandant que je ne l’avais prévu. D’autre part, la pandémie nous est tombée dessus et nous a tous confinés chez nous. Il y a donc ces circonstances-là qui m’ont un peu forcée à arrêter le sport. Mais je dois aussi dire que le sport compétitif, à ce niveau-là, était devenu drainant mentalement, raison pour laquelle je ne me suis jamais remise à jouer. Je me rappelle que le sport d’équipe, bien qu’il m’ait beaucoup appris sur le vivre-ensemble, avait aussi ses côtés négatifs. Il m’est régulièrement arrivé de pleurer après des tournois, après des pratiques.
Je m’ennuie certainement de jouer au volleyball parce que j’attribue beaucoup de mes belles amitiés et moments d’adolescence à ce que le sport a pu m’offrir. Ça m’apportait une routine, une constance rassurante pour une adolescente. La pandémie a assurément été difficile, peut-être un peu dû au fait que je ne pouvais plus faire bouger mon corps comme je le faisais avant. Aujourd’hui, bien que je ne fasse plus autant de sport, je trouve tout de même des moyens de bouger et j’y attribue une corrélation directe avec mon état de santé mentale.
*Nom fictif