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À la petite fille que j’étais

Et à la femme que je deviens.

Eileen Davidson | Le Délit

Ê tre une fille, c’est souvent apprendre à se surveiller. À être jolie mais pas trop, brillante mais pas arrogante, gentille mais pas soumise. Être rayonnante sans être fake, être forte sans être envahissante. Être intelligente, mais en n’osant jamais faire d’ombre aux hommes qui nous entourent. Occuper la place qui nous est réservée sans jamais trop sortir du moule.

Être une fille n’a jamais été simple. Au 19e siècle, on attendait des femmes qu’elles soient silencieuses et décoratives, confinées à la sphère domestique et réduites au statut de simples accessoires. Au 20e, elles ont acquis des droits, mais pas sans devoir se révolter. On leur a demandé de travailler sans déranger, de s’émanciper sans trop ébranler le statu quo, de devenir modernes tout en demeurant modestes. Aujourd’hui, la femme — et la fille qui l’a précédée — jongle avec cette myriade d’injonctions contradictoires, mais tellement normalisées : être ambitieuse mais douce, indépendante mais désirable aux yeux des hommes, affirmée mais jamais trop bruyante, jamais trop dérangeante.

Ce texte se veut un rappel, à moi et à toutes les filles de ce monde. Un rappel qu’on a le droit de vivre pleinement, sans permission. Que le regard des autres ne devrait en rien influencer notre trajectoire, qu’elle est valide quelle qu’elle soit, que l’indulgence est le secret d’une relation saine avec soi-même.

Girlhood : grandir fille

À l’école primaire, j’étais en tout point ce qu’on attendait d’une jeune fille. Relativement performante à l’école, avide de lecture, attirée par les arts plastiques. J’étais douce, calme, je ne faisais jamais trop de bruit. J’étais celle qui faisait tout comme il faut, celle qui plaisait aux adultes. Mais en vieillissant, quelque chose a changé. J’ai pris de l’assurance. J’ai commencé à parler plus fort, à défendre mes idées, à dire non. J’ai occupé un peu plus d’espace, sans m’excuser. Et ça, ça n’a pas toujours plu.

On nous apprend à être sage, pas à être libre. À être aimables, pas affirmées. Très tôt, on intègre — pas par choix, mais par une sorte de mimétisme des femmes qui nous ont élevées — l’idée qu’il faut se faire petite pour être acceptée, pour plaire. Qu’il faut mériter l’amour, l’attention, l’écoute. Qu’il ne faut surtout pas déranger. Alors, chaque fois que je m’autorise à vivre un peu plus pleinement — sortir, danser, dire ce que je pense — une petite voix me demande si je ne vais pas trop loin. Être une fille, c’est souvent avoir peur d’être trop. Trop bruyante, trop visible, trop vivante. Et paradoxalement, pas assez : pas assez mince, pas assez jolie, pas assez douce, pas assez parfaite.

Chaque petite chose que je fais pour moi, pour ma propre jouissance, vient avec un prix : culpabilité, justification, jugement. Comme s’il fallait mériter la joie. Comme si vivre librement, c’était déjà transgresser quelque chose. Être une fille, c’est souvent être sa première ennemie. Mais j’apprends, doucement, à devenir ma meilleure alliée.

Vivre comme des filles

Hier, on m’a tirée au tarot. La scène illustrait parfaitement les meilleurs aspects du girlhood : un groupe de copines assises au sol après une longue soirée à danser, à chanter. Il devait être quatre heures du matin quand une amie a sorti ses cartes et m’a demandé de réfléchir à ce que je voulais vraiment. Instinctivement, avec tous les questionnements qui me hantent à l’aube de ma graduation, c’est d’être acceptée par mon entourage qui m’est immédiatement venu à l’esprit.

Pourquoi toujours vouloir plaire ? Vais-je toujours me soucier du regard des autres ? Et si mes amies me disent souvent envier ma confiance, à quel point d’autres peuvent-elles sentir les yeux constamment rivés sur elles ?

On en a parlé longuement avec ces copines, et la conclusion à laquelle nous sommes parvenues est que c’est un sentiment quasi universel, et ce, encore plus chez les filles. Cette conversation faisait écho aux idées d’une professeure qui nous parlait des pressions sociétales ressenties par les femmes partout à travers le monde : d’être de bonnes mères tout en contribuant à l’économie nationale via l’intégration professionnelle des femmes. Elle comparait ces pressions au panoptique décrit par Michel Foucault dans Surveiller et punir ; l’idée d’une société disciplinaire et contrôlante.

Se faire plaisir et dire oui

Ces derniers temps, je pense souvent aux petits plaisirs. Ceux qu’on minimise, qu’on croit anodins, presque superficiels ou dispensables. Une soirée improvisée entre copines. Un café en terrasse quand il fait juste assez doux. Complimenter quelqu’un dans le métro. Être une fille, bien que la société nous indique le contraire, c’est aussi se faire plaisir, traiter ces moments qui peuvent sembler superflus comme des choses précieuses. Parce qu’à quelque part c’est ça, la vraie résistance : se faire plaisir.

La vie est courte, mais surtout, elle est imprévisible. Et, dans un monde qui pousse les jeunes filles à la performance constante, au contrôle de soi et au dépassement, ralentir, savourer et dire oui à ce qui nous fait du bien devient un acte presque radical, une forme de défiance de l’ordre établi. S’autoriser ces petits plaisirs, ce n’est pas être égoïste, c’est être vivante, c’est se permettre de vivre sans entraves ou inhibitions.

Et ça, ça commence souvent par l’entourage. Par les gens qu’on choisit d’aimer, avec qui on se sent pleinement soi. Ceux — et souvent celles — qui nous célèbrent sans nous comparer, qui nous applaudissent quand on ose, qui nous accueillent et nous tiennent la main quand on en a besoin. Ce sont ces personnes qui comptent vraiment, parce que ce sont celles-ci qui ne nous jugeront jamais, qui nous aideront à bâtir la vie dont on rêve.

« Et, dans un monde qui pousse les jeunes filles à la performance constante, au contrôle de soi et au dépassement, ralentir, savourer et dire oui à ce qui nous fait du bien devient un acte presque radical, une forme de défiance de l’ordre établi »

Pour mes amies, j’essaie d’être celle qui dit toujours oui. Qui dit « vas‑y ». Qui dit « t’as le droit, c’est important ». Celle qui applaudit, qui admire : on m’a déjà dit que j’étais la plus grande fan de mes amies, et cette idée résonne encore aujourd’hui en moi. Le regard extérieur a la tendance pernicieuse de dresser une compétition malsaine et factice entre les filles, alors qu’entre nous, on devrait cesser de se comparer et enfin s’autoriser à vivre notre vie.

Et après ?

Il n’y a pas de conclusion parfaite à ce genre de texte. Pas de leçon toute faite, pas de mode d’emploi préétabli pour se libérer du regard des autres. Seulement une main tendue. Un rappel qu’être fille, c’est quelque chose de beau. Quelque chose qui devrait être célébré. Et que sortir du moule, c’est ce qui fait de chacune de nous celle que nous sommes. Sois douce avec toi. Sois ta meilleure amie. Sois honnête, mais indulgente avec celles qui t’entourent. Danse un peu plus longtemps. Ris fort. Pleure sans gêne. Dis oui à ce qui te fait réellement envie, et non à ce que les autres attendent de toi. Parce que la vie est trop courte pour se priver de vivre au maximum, et que, en tant que fille, tout est à portée de main.


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