Depuis le début de l’année 2025, la crise culturelle au Québec est au cœur des discussions. On souligne à quel point les arts – littérature, cinéma, théâtre, musique – manquent cruellement de financement pour se développer et rayonner. On débat la valeur de cette culture, de son potentiel éducatif. Pourtant, un aspect demeure largement ignoré dans ces échanges : l’art autochtone.
La culture autochtone dans son ensemble subit une marginalisation au sein du territoire canadien. En effet, ce n’est que depuis quelques années qu’une démarche de réparation et de rétribution envers les peuples autochtones a véritablement pris forme. Et si le Québec aime se penser avant-gardiste en la matière, il accuse un retard considérable. Certes, le programme d’enseignement québécois a connu des réformes importantes à l’orée des années 2000, mais la province traîne encore de la patte. Certain·e·s aiment se convaincre que le racisme systémique n’est qu’un mythe, une invention.
Ailleurs, pourtant, des initiatives structurantes sont mises en place. En Alberta, les enfants apprennent à compter jusqu’à 10 en langue crie. Ils·elles visitent des tentes de sudation, mémorisent la reconnaissance de territoire et, surtout, en comprennent l’importance. En Colombie-Britannique, dès le primaire, des consultant·e·s autochtones dispensent des formations aux enseignant·e·s, afin qu’ils·elles puissent aborder la culture et le mode de vie des peuples autochtones de manière juste et éclairée, non seulement en histoire, mais aussi à travers l’art. Car dans la culture autochtone, l’art dépasse sa simple dimension esthétique : il porte une vision du monde, une mémoire, un vécu.
« On porte tous·tes notre passé en nous, et on le transforme en langage – en art. En tant qu’artistes et enseignant·e·s, on a la responsabilité de le faire vivre. C’est pour ça que c’est un tel poids à porter : on nous fait culpabiliser si on ne le fait pas »
MC Snow, artiste en résidence
C’est précisément ce que l’artiste en résidence à McGill MC Snow cherche à transmettre à travers ses sculptures et peintures, qui abordent les défis sociaux liés au contexte postcolonial et à la réappropriation culturelle. Son travail s’ancre dans les techniques et arts autochtones traditionnels, mettant en lumière la transmission des savoirs, des croyances et des pratiques. Il privilégie des matériaux et des techniques ancestrales, tout en explorant les contrastes entre l’art précolonial et moderne.
Le jeudi 27 mars, dans le cadre de l’Initiative d’études autochtones et d’engagement communautaire (ISCEI) l’artiste multidisciplinaire kanien’kehá:ka a pris part à un panel aux côtés de la chorégraphe mohawk Barbara Diabo, de Thomasina Phillips, directrice adjointe du Bureau des initiatives autochtones à McGill, et de Kurt Kershl, le coordonnateur de soutien autochtone de la Commission Scolaire de Montréal Ensemble. Ils·elles ont discuté de l’intégration de l’art autochtone dans les écoles et les universités, un enjeu fondamental pour la reconnaissance et la transmission des cultures autochtones.
Au-delà des identités fracturées
« Je n’ai pas grandi avec une grande connaissance de ma culture, et je pense que c’est une histoire qui ressemble à celle de beaucoup d’autres (tdlr) », confie MC Snow. « J’ai passé ma vie à chercher ce “quelque chose” sans vraiment savoir ce que c’était… » Ce vide identitaire, cette quête sans cesse renouvelée d’un héritage partiellement effacé, MC Snow la transforme désormais en outil de transmission et de guérison.
Face aux questions de Barbara Diabo – « Comment continuer à avancer ? Comment donner de la force aux autres à travers notre art ? » – MC Snow explique qu’il voit dans l’art un pont entre les mondes : « L’art est l’une de ces langues qui transcendent les barrières, qu’elles soient linguistiques ou culturelles. Il touche aux émotions, à l’humanité même. À ce niveau fondamental, on se comprend tous·tes. C’est un moyen d’expression universel, et c’est justement pour ça qu’il est si essentiel. »
« Certaines communautés ont peur de partager ce qu’elles ont, même quand c’est précieux. Parce qu’après tout ce qu’on a vécu, on craint encore de tout perdre »
MC Snow, artiste en résidence
« L’art transforme des vies. J’ai vu les réactions des gens, que ce soit dans les écoles, au théâtre ou ailleurs. L’impact est réel », témoigne Barbara Diabo. Pour la chorégraphe mohawk, la danse s’apparente davantage à un rituel qu’à une simple performance : « On danse pour nos ancêtres. Vraiment. Ce ne sont pas que des mots. On danse aussi pour les générations futures, pour la terre, pour guérir. C’est un moment de partage profond, une médecine précieuse. […] Quand j’ai commencé à apprendre les danses de ma culture, ma vie s’est dotée d’une toute autre richesse, bien au-delà de ce que pouvait m’apporter le ballet, par exemple. »
Le fardeau de la transmission
« Ce n’est pas seulement une question de transmission de l’histoire. L’art parle aussi de nos préoccupations actuelles, de l’avenir », précise MC Snow. « On porte tous·tes notre passé en nous, et on le transforme en langage – en art. En tant qu’artistes et enseignant·e·s, on a la responsabilité de le faire vivre. C’est pour ça que c’est un tel poids à porter : on nous fait culpabiliser si on ne le fait pas. »
Barbara Diabo aborde cette responsabilité sans détour : « Les danseur·se·s sont, de manière générale, un groupe anxieux. Mais en tant que danseur·se·s autochtones, on porte un traumatisme intergénérationnel qui nous touche encore aujourd’hui. Et en plus, on a un devoir envers nos communautés. On ne peut pas juste être dans le “moi, moi, moi”. Ce ne serait pas juste. On doit aussi transmettre, enseigner, redonner. C’est une grande responsabilité. »
Mc Snow ajoute : « Parfois, c’est ce qui nous freine aussi. Certaines communautés ont peur de partager ce qu’elles ont, même quand c’est précieux. Parce qu’après tout ce qu’on a vécu, on craint encore de tout perdre. » Cette crainte légitime façonne la manière dont les artistes autochtones abordent le partage de leur culture. « Quand j’enseigne nos danses à des non-Autochtones, il y a toute une réflexion derrière », explique Barbara Diabo. « Je leur explique toujours : “Je vous l’enseigne parce que je peux et parce que je veux que vous en fassiez l’expérience, que vous ressentiez quelque chose. Mais vous ne pouvez pas simplement prendre cette danse et la mettre en scène de votre côté.” Parce qu’en ce moment, notre peuple est encore en train de reconstruire sa culture. Elle nous a été arrachée pendant des siècles… Nous sommes encore fragiles face à ce partage. »
La renaissance identitaire par l’art
Cette fragilité se manifeste particulièrement chez les jeunes. « Cette crise identitaire, cette hésitation entre vouloir s’intégrer et vouloir revendiquer son identité… Cette peur est encore bien présente », observe Kurt Kershl. « Et pas seulement chez les jeunes Autochtones, mais aussi chez celles et ceux qui ont une identité mixte. »
Pourtant, les signes d’une renaissance culturelle se multiplient. Barbara Diabo en témoigne : « Quand il y a un·e élève autochtone dans une classe, il·elle se redresse soudain, il·elle se sent concerné·e. Quand j’arrive en classe et que je leur fait part de mon amour pour notre culture, il·elle se redresse encore davantage. »
Pour Kurt Kershl, ces moments de reconnexion justifient tous les efforts : « Ce qu’on fait, c’est avant tout du soutien direct aux élèves. Et c’est ce qui est le plus important dans notre travail : les aider à se sentir légitimes, à comprendre qu’ils·elles ont leur place. On fait parfois des erreurs, nos actions peuvent sembler performatives, pas toujours aussi relationnelles qu’on le souhaiterait. Mais si, de temps en temps, un·e élève trouve sa place grâce à ça, alors ça en vaut la peine. »
« Être ici, échanger avec vous, voir tout ce qu’on met en place pour l’avenir… C’est puissant », conclut MC Snow. « On ne fait pas que parler, on agit. Et c’est motivant. J’ai hâte de continuer chaque jour, parce que je ressens vraiment que ce qu’on fait a du sens. »