Archives des Au féminin - Le Délit https://www.delitfrancais.com/category/aufeminin/ Le seul journal francophone de l'Université McGill Wed, 29 Nov 2023 13:33:35 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.7.2 Un monde bâti par les hommes, pour les hommes https://www.delitfrancais.com/2023/11/29/un-monde-bati-par-les-hommes-pour-les-hommes/ Wed, 29 Nov 2023 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=53796 « Oser » être femme dans une industrie financière.

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Selon Statistiques Canada, « Au début des années 1950, environ un quart des femmes de 25 à 54 ans étaient actives dans le monde du travail, tandis que presque tous les hommes du même groupe d’âge étaient actifs au cours de la même période. »

Cette observation met en contexte la disparité des genres dans les milieux bureaucratiques comme la finance. L’histoire relatée par la culture médiatique ne se souvient pas des femmes occupant des postes de cadre – mais met plutôt de l’avant celles étant secrétaires. Bien qu’aujourd’hui beaucoup croient ces disparités disparues, les expériences féminines singulières montrent bien souvent le contraire. La situation des femmes dans le monde du travail s’est améliorée ces dernières années, c’est certain, mais elle est encore loin d’être optimale. Pour mieux comprendre les difficultés auxquelles les femmes font face aujourd’hui dans des milieux professionnels majoritairement masculins, j’ai interrogé Marine*, une analyste de marché boursier, fraîchement diplômée de cinq années d’études dans le domaine. Elle nous partage son expérience dans un fonds de placement au Québec, un milieu dominé par une écrasante majorité d’hommes. Dans son équipe d’analyse de marché boursier composée de quinze personnes, les femmes ne sont que trois. Nous parlons notamment de son rapport à la compétition en finance, son syndrome de l’imposteur, et ses aspirations pour le futur.

Anouchka Debionne (AD) : As-tu l’impression qu’il y a moins de femmes dans le milieu de la finance car celles-ci sont peu représentées dans les médias et autres?

Marine (M) : Oui. En grandissant, je n’ai pas vu de femmes occuper de grands postes de cadres à la télévision. Les médias sont un miroir de la réalité, et les ambitions de chacun s’inspirent grandement de ce à quoi nous sommes exposés. Les représentations masculines stéréotypées des personnages occupant de hauts postes dans le monde de la finance dans les séries, films et livres peuvent impacter l’ambition de certaines. Le Loup de Wall Street en est un bon exemple : c’est l’histoire d’un homme qui a réussi à gagner toutes les gloires – titres, réputation, argent – en étant un as du marché boursier. Cette quête du succès s’accompagne d’une pression, compétition et obsession pour la finance que je peux observer chez une majorité d’hommes dans mon industrie, mais pas chez les femmes. Les femmes, elles, se sentent moins à leur place puisqu’elles ont l’impression d’être dans des milieux inventés par l’homme et pour l’homme. Si le monde de la finance était d’inspiration plus féminine, il ne serait sûrement pas autant empreint de cet esprit compétitif parfois déraisonné. Je veux simplement donner le meilleur de moi-même, et c’est en discutant avec mes collègues femmes que je me suis aperçue que c’est un sentiment partagé.

AD : Qu’est-ce qui, en tant que femme, te fait parfois sentir en marge de tes collègues hommes?

M : Je pense qu’on diverge sur la place que prend la compétition dans notre travail. Je suis carriériste, mais le titre et le salaire ne sont pas ce qui vont me faire rester dans la finance. Mon ambition est axée sur le rendement, bien sûr, mais aussi sur les impacts des investissements que je supervise. Je suis intéressée par la géopolitique qui influence les chiffres. La simple compétition pour avoir les meilleurs chiffres ne me motive pas.

« Si le monde de la finance était d’inspiration plus féminine, il ne serait sûrement pas autant empreint de cet esprit compétitif parfois déraisonné »

Marine*

Je me rends aussi compte de la différence que prend ce travail dans ma vie quand je me compare à mes collègues. Lors des pauses dîner, une séparation des tables va naturellement se former entre les femmes et les hommes. Ils continuent à parler de finance entre leurs bouchées alors que nous n’hésitons pas à quitter cet univers le temps d’une heure pour souffler et apprendre à mieux se connaître. Si les hommes ont souvent tendance à se définir par leur travail, personnellement, mon travail ne me définit pas. Je n’en suis pas moins passionnée pour autant, mais la compétition et la quête du plus ne me motivent pas.

AD : Souffres-tu parfois du syndrôme de l’imposteur, et si oui, as-tu l’impression qu’il soit lié à ton identité de femme?

M : C’est important pour moi d’être stimulée au travail, et c’est ce qui m’a conduit à poursuivre une carrière en finance. L’intensité de mes collègues et de certains amis hommes dans le milieu m’ont fait douter de ma place. C’est après avoir discuté avec mes collègues femmes que j’ai pu relativiser : elles me disaient aussi que leur métier ne les définissait pas et qu’elles avaient des aspirations et d’autres projets la fin de semaine par exemple. Le syndrome de l’imposteur est probablement accentué par les différences physiologiques que l’on a avec les hommes, qui peuvent jouer en notre défaveur et nous empêcher d’être nous-mêmes. Par exemple, il faut faire attention à ce que notre voix ne soit pas trop aiguë, si on veut se faire entendre. Il faut qu’on se montre plus ferme que l’on a l’habitude de l’être. On ne peut pas juste être sensible, être sympa, rigoler, parler d’autre chose que la finance parce que ce sera reçu comme n’étant pas vraiment à ses affaires, trop sensible. Incarner un personnage dans son quotidien alimente l’impression de ne pas être assez. Cela demande de l’énergie. À l’inverse, un homme se sentirait naturellement à sa place, il n’hésiterait pas à plus participer et communiquer, ce qui jouerait en sa faveur.

Je pense que l’insécurité vient du manque de représentation. C’est prometteur de voir que de plus en plus de femmes s’affirment dans leur travail, et cela aidera les jeunes filles qui veulent se lancer en finance à moins de se remettre en question.

« Si les hommes ont souvent tendance à se définir par leur travail, personnellement, mon travail ne me définit pas »

Marine *

AD : Qu’est-ce qui t’as aidé à t’intégrer?

M: Il y a un soutien entre les femmes dans ce milieu sans lequel je serai probablement déjà partie! J’ai eu pour mentore une femme, et cela a grandement facilité mon intégration dans le milieu : elle expliquait d’une façon qui me convenait et je pouvais lui partager mes questions sans gêne.

Mon entreprise offre aussi parfois des conférences pour les femmes, qui nous invite à examiner nos doutes comme des signes du syndrome de l’imposteur et à apprendre à les surmonter. Il m’est arrivé qu’une conférencière m’inspire à demander plus de retours sur ma performance à mon employeur, et à lui partager que j’aspirais à avoir le poste que j’occupe maintenant.

*Nom fictif

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Elle s’appelait au féminin https://www.delitfrancais.com/2023/11/29/elle-sappelait-au-feminin/ Wed, 29 Nov 2023 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=53799 La fin d'un chapitre.

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La mémoire. Que reste-t-il des choses qui s’évaporent? Des choses dont on cesse de prendre soin? Que l’on cesse de nourrir? Qui n’ont existé que pour un temps, mais qui marquent si intensément nos coeurs? Le thème de cette édition résonne d’une façon bien particulière pour Au Féminin, car il s’agit de la dernière fois que la section est publiée au sein du Délit, la dernière fois que, pour elle, de nouveaux articles sont écrits. La dernière fois que j’écris un article pour ma section. Ma section que j’ai créée de toutes pièces pour parler de ce qui me fait le plus vibrer, parler de philosophie, de politique, d’affaires, de sexualité… au féminin. Donner à des sujets passionnants une couleur plus personnelle et créative et des nuances plus sensibles, écrire avec toute la force de ma féminité, pour faire vivre au sein du journal, au sein de notre université, le féminisme.

« Dans notre journal, aura existé un espace dédié aux pensées, aux expériences et aux réflexions féminines d’une époque. Nous avons eu notre espace, celui dont Viriginia Woolf rêvait. Notre espace pour nous écrire. Un espace de liberté »

Défi relevé?

Lorsque Au Féminin a été créé, on craignait qu’il n’y ait pas assez de sujets à aborder, que la section soit trop excluante et niche pour capter l’attention de son lectorat et ses écrivaines, que la section tourne en rond, tandis que je voulais parler du monde avec la même ferveur que le font les regards neutres et masculins. Alors, les contributrices et moi-même avons montré que le regard féminin, dans toute sa subjectivité, peut en dire autant sur le monde, et parvient même parfois à mieux en percevoir les contours. Chacune a pu démontrer, argumenter, prouver, aborder et revendiquer. Chaque semaine, le journal a fait vivre avec fierté les mots au féminin. Sans honte, le blanc de nos feuilles a fait ressortir l’écriture inclusive, les milliers de « e » et les prénoms aux sonorités si féminines. Parce qu’il y a tant à dire, j’aurais encore pu écrire durant des années, mais je suis déjà si fière de cette section, et de ce qu’elle est devenue. Nous avons parlé de révolution sexuelle, de lutte sociale, de confiance en soi, de mode, de positivité corporelle, d’intersectionnalité et de handicap. Deux violonistes nous ont même fait l’honneur de nous parler de leur parcours, de musique et de sensibilité. Pour l’édition spéciale sur la sexualité, la section a abrité un débat sur la pilule contraceptive, les expériences honnêtes d’étudiantes qui entretenaient des relations à distance, et un article qui me tenait particulièrement à coeur, sur les représentations des femmes au cinéma, en particulier au travers du sous-genre Rape and Revenge. Nous ne nous sommes pas arrêtées là, Au Féminin a pris le temps de l’été pour chercher de nouvelles inspirations chez les écrivaines, artistes et activistes qui font vivre notre société. Dès la rentrée, Layla a rédigé un article sur la Coupe du monde féminine de soccer, à côté de laquelle nous ne pouvions pas passer. Puis, il était temps de rendre hommage aux femmes ayant marqué mon été ; j’ai écrit sur Reality Winner. Ensuite, nous avons parlé d’engagement à l’université, de l’histoire littéraire des femmes, du regard masculin dans l’art, le cinéma et la société de consommation, du test de Bechdel, d’éducation sur la sexualité et l’identité de genre, et du culte de la femme-enfant en littérature. Une grande partie de la réalité humaine est intrinsèquement féminine, pour le meilleur, mais malheureusement aussi pour le pire. Avoir une section qui ne pense qu’à celles qu’on évince sans cesse de l’actualité est ainsi vital, en temps de guerre particulièrement. Lorsque les tensions au Moyen-Orient se sont ravivées, et ont fait trembler de tristesse notre conseil éditorial, j’ai écrit sur les violences contre les femmes et les filles en temps de guerre, pour ces victimes dont nous devons nous souvenir. J’ai aussi rédigé une ode à l’ennui, une réflexion sur le temps qui passe, quand les injonctions dictent de plus en plus l’existence féminine. Margaux a écrit sur les poils, avec une insolence saillante, mais si nécessaire, et finalement Au féminin a partagé son guide de voyage solitaire.

« Chaque semaine, le journal faisait vivre avec fierté les mots au féminin »

La section a vraiment vécu et retrace maintenant quelques réflexions des étudiantes de notre temps. Alors à toutes les merveilleuses contributrices qui ont fait vivre un projet que j’aime tant : merci.

Qu’en restera-t-il?

Maintenant, il semble qu’il est temps de tourner la page. Littéralement. Pour laisser place à de nouveaux esprits. Cela veut-il dire qu’ Au Féminin a fait son temps? Je crois que cela veut surtout dire qu’ Au Féminin est lié à qui je suis, et qu’il est maintenant temps pour d’autres de parler de ce qui les anime. Et je crois surtout que la section existera toujours, à travers les réflexions qu’elle a engendrées chez nos lecteur·rices, à travers les discussions et débats qu’elle a fait naître au sein de notre conseil éditorial et de toutes les possibilités qu’elle a offertes. Elle ne disparaît pas, elle fait maintenant partie de l’histoire du Délit, sa mémoire sera inscrite dans les archives, et je ferai lire les copies sur lesquelles elle était imprimée pendant des années encore. Les archives de journaux gardent en eux les pensées, les intentions et les problématiques d’un temps. Ils révèlent toute l’essence d’une époque, d’une communauté, d’un environnement. Tout? Vraiment? Comme Virginia Woolf le déplorait déjà en 1929, les femmes ont toujours manqué de cet espace physique et mental qui leur soit propre pour pouvoir créer, penser et exister en toute liberté. Alors, l’Histoire comme elle nous a été racontée ne dit souvent que très peu des expériences féminines, et on visualise les femmes du passé comme ces créatures soumises et enchaînées, qui n’ont que très peu apporté au monde. Mais ont-elles vraiment été si absentes de l’histoire ou n’avaient-elles justement pas cet espace pour se raconter? Dans notre journal, aura existé un espace dédié aux pensées, aux expériences et aux réflexions féminines d’une époque. Nous avons eu notre espace, celui dont Virginia Woolf rêvait. Notre espace pour nous écrire. Un espace de liberté.

« La section a vraiment vécu et retrace maintenant quelques réflexions des étudiantes de notre temps. Alors à toutes les merveilleuses contributrices qui ont fait vivre un projet que j’aime tant : merci »

Au Féminin vous dit au revoir. Je suis fière d’avoir eu la possibilité de créer une section qui a pu rendre hommage à tout ce que le féminisme m’a apporté. Je suis fière d’avoir pu le partager. Et je remercie mon équipe de m’avoir fait confiance, et d’avoir fait vivre la section par toutes leurs recommandations et objections. Je n’arrêterai pas d’écrire, car les mots existent à travers le temps et me rappellent de croire en mes doutes. Il y a eu un temps où je criais les mots sur les murs, ceux des collages contre les féminicides, où je les confinais dans les tréfonds de mes journaux intimes, où je les donnais à mes professeurs sans comprendre leur sens, où je les laissais hanter mon existence. Ici les mots, ils étaient pour vous aussi. J’espère qu’ils vous ont inspiré·e·s. Et surtout qu’ils vous rappelleront toujours, d’épouser votre féminité, de la brandir comme vous le souhaitez et de la laisser vous guider.

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Petit guide du voyage solitaire https://www.delitfrancais.com/2023/11/22/petit-guide-du-voyage-solitaire/ Wed, 22 Nov 2023 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=53510 S’évader seule pour mieux se retrouver.

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En tant que femmes, l’espace public est souvent vécu comme un lieu menaçant. Même les endroits qui nous sont les plus familiers deviennent inquiétants une fois la nuit tombée. Nous ne pouvons pas pour autant rester confinées dans notre sphère privée, dans les endroits sécuritaires, tandis que la possibilité de mobilité procure probablement le plus grand sentiment de liberté. Et cette liberté n’est que partielle lorsqu’elle n’existe qu’en compagnie d’un homme. Avons-nous vraiment toujours besoin de cette présence pour être en sécurité?

Alors que la solitude dans l’immensité de notre monde est bien plus dangereuse lorsqu’elle est conjuguée au féminin, partir s’aventurer à l’extérieur, armée de notre courage seulement, peut permettre de se réapproprier ce monde, qui est aussi le nôtre. Voyager seule, tout simplement. Voyager seule pour faire tomber les barrières mentales, celles qui nous font craindre l’espace public, celles qui nous empêchent de surpasser nos peurs de l’inconnu, celles qui nous font croire que nous ne nous suffisons pas. Voyager seule pour se retrouver avec ses pensées, mais aussi avec les inconnues qui croisent nos routes. Se retrouver pour développer sa créativité et apprécier ses émotions, les laisser s’étendre partout, sans la peur qu’elles ne dérangent qui que ce soit. Parce que je crois que la peur ne devrait pas nous empêcher de nous évader, voici un petit guide de voyage solitaire au féminin, avec des idées de destinations sécuritaires, des musiques à écouter et des livres à emporter…

« Voyager seule pour faire tomber les barrières mentales, celles qui nous font craindre l’espace public, celles qui nous empêchent de surpasser nos peurs de l’inconnu, celles qui nous font croire que nous ne nous suffisons pas »

La liste des destinations les plus sûres que je vais vous partager a été établie par le cabinet New World Wealth et partagée par le journal français Elle. Ils précisent ainsi que plusieurs critères telles que les violences faites aux femmes (viols, agressions et même esclavage) dans les pays ont été pris en compte. L’étude montre néanmoins également que seuls 58 des 195 pays ont des statistiques fiables sur la criminalité.

Pour finir, j’aimerai vous conseiller le blog de l’agence Les voyageuses du Québec, qui donne d’autres idées de destinations sûres, accompagnées de nombreuses informations (budget, idées pour s’héberger et se déplacer sur place…) Si vous ne vous sentez pas encore prêtes pour le voyage solitaire, Les voyageuses du Québec organise des voyages uniquement entre femmes dans un large panel de destinations.

Alors, lancez-vous! Le courage des féministes qui ont parcouru les routes pour s’émanciper vous accompagne. Et surtout, n’oubliez pas de voyager en respectant l’environnement, et pour ça, il n’y a rien de tel que la marche, le train, le vélo ou les transports en commun. C’est d’autant plus important que cela nous permet de nous rendre compte du chemin parcouru, et d’expérimenter une certaine difficulté, qui à elle seule peut nous faire prendre soin de nos voyages. Parcourir des milliers de kilomètres en quelques heures n’a rien de normal, rendons-nous compte des espaces pour apprendre à les respecter. Je vous conseillerai aussi d’écrire. Voyager seule, cela fait réfléchir, et écrire permet à la fois d’apaiser, de comprendre et de garder une trace de nos pérégrinations mentales. Allez, laissez votre corps et votre imagination divaguer!

Marie Prince | Le Délit

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Les poils : silence ça pousse! https://www.delitfrancais.com/2023/11/08/les-poils/ Wed, 08 Nov 2023 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=53303 L’égalité de genre, à un poil près.

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On parle de pousse, de repousse, de trimming your bush, de jardin secret, de jungle…Un vocabulaire finalement très fleuri pour parler des poils pubiens, de pilosité sur les jambes et sous les aisselles. Pourquoi le poil féminin est-il si tabou? Et comment faire pour le déconstruire quand tout semble nous indiquer que ces poils n’ont rien à faire sur le corps des femmes?

Parmi mes amies, l’épilation est considérée comme un rituel ennuyeux, ardu, souvent douloureux, mais nécessaire. La plupart se force à s’enlever les poils des jambes avant d’enfiler une jupe ou un short, et rechigne à l’idée de porter un maillot de bain sans se raser ni épiler la ligne du bikini. L’épilation est considérée comme essentielle pour certaines, à un point tel qu’elles refusent de participer à des activités quotidiennes, telles que faire du sport ou aller à un rendez-vous, si elles n’ont pas prêté attention à l’épilation de leur corps. Entre dégoût, désir, tabou et interdits, le poil est d’abord une affaire d’identité et de pouvoir.

L’Histoire du poil

Des statues de la Grèce Antique aux peintures de la Vénus de Botticelli, l’art a toujours eu tendance à représenter les corps féminins imberbes. La mode, en exposant les corps plus dénués, a suscité de nouvelles injonctions. En 1915, la marque Gillette sort son premier rasoir pour femmes, The Woman’s Gift, et les magazines de mode, les publicités, les mannequins et leurs aisselles lisses, ont contribué petit à petit au diktat de ce standard de beauté. Les femmes « ordinaires » ne s’épilaient pas toutes encore, jusqu’à ce que la Seconde Guerre mondiale crée une pénurie de nylons et de bas, obligeant les Américaines à sortir les jambes nues et à se raser de manière systématique. L’apparition du bikini a également initié une tendance à l’épilation du maillot.

Cette transformation des normes de beauté féminines sest produite de manière descendante en Occident, avec des décisions prises au plus haut niveau et communiquée au reste de la population. Les normes changent en fonction de ce que les gens considèrent de beau ou laid, de propre ou sale. Depuis quand les poils ne sont pas hygiéniques? Au contraire, les scientifiques considèrent la pilosité comme un mécanisme de protection des muqueuses génitales contre les risques d’infection.

Pour revenir à l’histoire du poil, ce n’est qu’après la Covid-19, que de nombreuses femmes ont délaissé le rasoir et l’épilateur. L’Institut français d’opinion public (IFOP) a révélé qu’en 2021, plus d’un tiers des femmes de moins de 25 ans ont déclaré s’épiler « moins souvent qu’avant le premier confinement ». Celles qui ont franchi le pas parlent de « liberté », d’« un gain de temps et d’argent! » ; « moins de douleur ». C’est le cas de Pénélope* qui a ressenti une réappropriation de son corps après s’être laissée pousser les poils sur les jambes et sous les aisselles. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde.

C’est chiant, mais bon…

Près de 73% des femmes en France estiment qu’il est important qu’une femme s’épile pour être séduisante, et nombreuses sont celles qui font part d’un malaise à la vue de certaines formes de pilosité. Ève, 23 ans, dit avoir commencé à se raser vers 16 ans, dès qu’elle a commencé à avoir des relations sexuelles : « Avec la pression des réseaux sociaux, je me suis dit, “ça enlève de mon charme ces petits poils”. » En effet, pour beaucoup, il s’agit d’un choix esthétique. C’est chiant, ça fait mal – la repousse, quand on se coupe sans faire exprès, l’épilation, suivie de ses cris de douleurs – mais bon, c’est nécessaire et puis on s’y habitue n’est-ce pas? Pour Hortense, 20 ans, l’épilation est presque une évidence : « Je ne me suis jamais posé la question. Je ne sors jamais sans mascara, et bien pour les poils c’est pareil. » Elle qui fait de la danse classique, un milieu où les poils sont interdits, elle dit se sentir plus féminine épilée, car elle l’associe à la beauté de manière générale. À titre personnel, Hortense dit s’imposer ce diktat car elle trouve cela plus esthétique. Elle ajoute néanmoins qu’elle « s’en fiche de ce que font les autres, chacune fait ce qu’elle veut ». En effet, on est conscientes aujourd’hui que personne n’est obligé de s’épiler. Mais est-ce qu’un corps sans poils est véritablement un choix personnel, esthétique? 

C’est ton choix, vraiment? 

L’assertion « chacune son choix » empêche la réflexion. Tu te rases « pour toi », mais pourquoi? Parce que tu trouves ça plus joli ? Mais pourquoi ce serait plus joli? Est-ce que ce sont vraiment tes goûts personnels ou est-ce intrinsèquement biaisé par les goûts que la société t’a imposés? La masculinité du poil et la normalité du corps féminin glabre sont des modalités de la socialisation corporelle. Ces normes patriarcales et coercitives sont construites, appliquées, et acceptées. La honte de ses poils pubiens fait son apparition lors des relations sexuelles, mais aussi dans les cabinets gynécologiques, à la plage ou encore chez les sportifs de haut niveau. Ève dit avoir ressenti de la joie après être allée chez l’esthéticienne – malgré la douleur – « parce que j’allais à la plage, donc je me sentais plus à l’aise de me mettre en maillot de bain ». Ce sentiment de soi-disant confort d’être épilée provient selon elle d’une peur d’être jugée par quelqu’un l’observant. Lorsque l’on est rasée, personne ne nous juge, étant donné que cela est conforme aux normes, ce qui devient réconfortant.

« Entre dégoût, désir, tabou et interdits, le poil est d’abord une affaire d’identité et de pouvoir. »

L’épilation intégrale est également intimement liée à l’infantilisation du corps féminin. Inspiré du porno, le rasage total du pubis et des lèvres s’est malheureusement installé dans les mœurs et est devenu une mode.

De plus, il semblerait qu’encore aujourd’hui, la femme doit être parfaite pour monsieur. Ève a demandé en 2021 à son copain de l’époque : « Est ce que les poils sous les aisselles te dérangent? » Elle dit également ne pas avoir été surprise lorsqu’il lui a répondu que « ce n’était pas dérangeant en soi, mais que c’est l’hygiène, ça ne sent pas forcément très bon. » Sauf que pourquoi exiger cette « hygiène » de la part des femmes alors que les poils masculins sont universellement acceptés?

Toutefois, les hommes ne sont pas les seuls à mépriser les corps féminins au naturel. Nos sœurs, nos mères, nos grands-mères sont souvent les premières à nous faire des commentaires sur ce qu’on doit faire ou ne pas faire avec nos poils. « Le poil est une affaire bizarrement familiale, voire communautaire, les gens s’insèrent, donnent leur avis », dit Ève. Dès le collège, les mères de certaines de mes camarades prenaient rendez-vous pour leur fille chez l’esthéticienne, à 14 ans. Selon une étude de Dove, six femmes sur dix admettent juger les autres femmes sur leur pilosité aux aisselles.

Déconstruction du diktat corporel

Non, les poils ne sont pas sales, la pilosité féminine n’empeste pas plus que celles des hommes. Non, une femme qui refuse de s’épiler n’est pas une « féminazi ». Oui, on peut être poilue et séduisante. Juger les femmes qui vivent avec leurs poils librement, c’est les empêcher d’être une partie d’elles-mêmes.

​​Ce diktat a aussi un prix. Les prix des esthéticiennes sont exorbitants, et les rasoirs roses « pour femmes » sont plus chers que les rasoirs « pour hommes ». Le capitalisme a encore frappé, mais cette fois-ci sur le marketing de la honte, où les multinationales se font des millions sur les crèmes dépilatoires, les bandes de cires, les rasoirs et toutes les nouvelles machines qui existent pour parvenir à lisser nos peaux. Ce marché maintient les femmes dans une situation d’insécurité et de subordination. Et présenter le poil comme objet de dégoût ravive une haine du corps féminin, qui n’est malheureusement pas toute neuve.

Les avancées vers un avenir plus poilu
En 1999 déjà – ou seulement – Julia Roberts défilait sur les tapis rouges avec des aisselles naturellement poilues. Toutefois, le chemin vers la démocratisation du poil est encore long et les initiatives de militantisme restent nécessaires. La marque Dove a ainsi récemment lancé la campagne #freethepits pour encourager la confiance des femmes en leurs aisselles poilues lors de la Fashion Week de New York. Au-delà du besoin d’en parler, l’image a un rôle transcendant dans l’éradication du tabou autour de la pilosité. Plus on verra des corps féminins poilus sur les panneaux d’affichage de Times Square ou dans les métros, plus on acceptera nos propres pousses. Le mouvement Maipoils créé par la comédienne canadienne Paméla Dumont, invite également à laisser tomber le rasoir et la cire pendant le mois de mai, ce qui est déjà un début. Des chiffres récents issus d’une étude de Mintel ont révélé que le pourcentage de jeunes femmes âgées de 18 à 24 ans se rasant les poils des aisselles est passé de 95% en 2013 à 77% en 2016. Pour moins se sentir seule dans l’acceptation de sa pilosité, le compte Instagram @payetonpoil rend disponible des témoignages de sexisme pilophobe, avec pour but de défier le statu quo en matière de beauté. Alors, cette nouvelle prise de conscience permettra-t-elle de mettre fin à des siècles d’intolérance envers la pilosité?

*Prénom fictif

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Ode à l’ennui https://www.delitfrancais.com/2023/11/01/amour/ Wed, 01 Nov 2023 11:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=53145 Réflexion sur le temps qui passe.

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Mon temps est tellement compté. Vouloir devenir puissante, laisser une marque, créer, faire retentir les messages auxquels je crois. Chaque seconde est une opportunité d’apprendre, de s’améliorer, de donner plus. Je suis accro à l’adrénaline de la créativité et de l’apprentissage.

En tant qu’étudiant·e·s, nous apprenons à traiter notre temps avec productivité. Faire les choses avec un but précis. Il n’y a aucune place pour l’ennui sans culpabilité. Les études sont un investissement à long terme, mais que faisons-nous de notre temps? Est-il vraiment possible de contrôler notre futur en investissant notre temps d’une certaine manière aujourd’hui? Est-ce que tout doit vraiment toujours être utile? L’inaction est parfois difficile à accueillir, car elle est souvent perturbée par nos pensées existentielles, qui nous poussent à l’action. J’écris cet article pour étudier et questionner mon traitement des priorités et ma vision utilitaire du temps.

On s’arrête quand?

Emmanuel Kant disait dans Réflexions sur l’éducation : « L’homme est le seul animal qui doit travailler. » Le travail est inhérent à la condition humaine, car il donne un sens matériellement observable à celle-ci. Ne pourrions-nous pas trouver un sens à notre existence dans la réflexion seulement? Même si travailler permet de subvenir à nos besoins matériels, la société encourage le travail acharné d’une manière presque malsaine. Ces valeurs sont-elles uniquement liées à la culture productive capitaliste, ou sont-elles aussi liées aux angoisses de la condition humaine? Acheter pour exister, posséder pour se construire une consistance, s’activer pour fuir les réflexions existentielles ; travailler permet de donner au sens de la vie une réponse matérielle, plus facile à accepter, car concrètement appréciable. La condition humaine est difficile à accepter ; la seule fin assurée est la mort, ce qui réduit à néant tous les accomplissements. Alors l’ennui est souvent source d’angoisse, et accepter que le sens de la vie ne soit pas nécessairement utilitaire est de plus en plus difficile, à mesure que le capitalisme nous hurle que toute valeur est matérielle.

« C’est dans l’ennui et le vide que naissent la créativité, l’imaginaire, les réflexions existentielles et les idées à contre-courant »

Pour revenir à l’échelle étudiante, il est difficile pour la plupart d’entre nous de considérer que nos études, nos stages ou nos activités ont une valeur en eux-mêmes, quand tout nous suggère que leur signifiance résonnera dans notre futur. Pourtant, ce que nous avons de plus précieux, estimé en fonction de sa rareté, est notre temps, lit de notre vie, qui ne peut être remboursé. Quelle sera l’utilité de notre vie si celle-ci s’arrête prématurément? Et en même temps, est-il possible de fonder une vie sans sacrifice, sans organiser son avenir? Il existe une balance, mais comment la trouver? Et comment accepter que le temps qui nous semble perdu participe lui aussi à notre construction? L’opinion générale perçoit la réussite comme quantifiable et absolue, quand celle-ci est intrinsèquement variable et abstraite. Vivre sa vie en ne pensant qu’à cette réussite me semble vain.

Trouver du sens

Alors, que faire du présent? L’hyperactivité de notre société capitaliste ne laisse aucune place au vide. Cette effervescence ne nous laisse jamais le temps de questionner le fonctionnement de notre société. C’est dans l’ennui et le vide que naissent la créativité, l’imaginaire, les réflexions existentielles et les idées à contre-courant.

« La liberté de l’esprit est loin d’être facile à vivre, elle nous apprend que les réponses toutes faites et les chemins tracés ne nous apporteront probablement jamais de réponses satisfaisantes »

Ces pensées sont parfois douloureuses, car elles remettent en question un système dans lequel se conformer semble confortable. Pourtant, elles sont les seules qui permettent la réalisation sincère de notre condition humaine, et le sens que nous voulons vraiment donner à notre existence. Pour les femmes, et autres populations discriminées, ces réalisations sont aussi difficiles qu’elles sont vitales. Il est plus facile de se conformer aux règles d’un système oppressant si l’on empêche notre esprit de le questionner. L’opinion commune considère ainsi parfois que l’ignorance fait le bonheur. Lorsque nous réalisons la valeur morale de nos sociétés, il est bien douloureux, voire impossible de l’ignorer. Gloria Steinem, activiste américaine des années 70, aborde dans son livre Ma vie sur la route : Mémoires d’une icône féministe la façon dont ses voyages – des trajets sans destination – ont bâti son combat féministe. Un combat qui a construit sa vie. Son temps a été dédié à une cause qui a donné un sens à sa vie et qui l’a rendue plus libre. Elle, et la société américaine.

Penser pour créer

Prendre le temps de penser rend ainsi plus libre. Pour cela également, les artistes doivent apprendre à laisser leur esprit divaguer. La création artistique demande de penser en dehors des cases, loin de la réalité physique du monde et du productivisme capitaliste. La liberté de l’esprit est loin d’être facile à vivre, elle nous apprend que les réponses toutes faites et les chemins tracés ne nous apporteront probablement jamais de réponses satisfaisantes. Baudelaire aborde par exemple la douleur de l’hyperactivité cérébrale, qui anime les artistes dans son poème L’albatros. Un texte dans lequel l’auteur symbolise l’incompréhension du monde face au poète, et l’inhabilité du poète à être dans le monde des hommes. La poésie est un art qui existe pour lui-même et en lui-même, elle n’a pas de fonction utilitaire, et semble ainsi bien dérisoire aux yeux de ceux qui n’apprécient le temps que pour le produit final qu’il permet de produire. La poésie pourtant, et l’art d’une façon générale, est l’incarnation de la liberté et de la sensibilité de la pensée humaine.

L’ennui peut également exister en lui-même, pour apprécier le temps qui passe, pour prendre conscience de la façon dont la vie anime nos sens. Il me semble qu’il n’est pas toujours nécessaire de donner un sens au temps. Le temps est l’essence de l’existence.

Un peu de tendresse

Cet article a été inspiré par mon rapport aux émotions. Je me suis réjouie de les voir disparaître quand mon agenda ne laissait pas le temps aux émois ou aux dérapages. Je me suis dit que ne rien ressentir était une chance, car cela me permettait de gagner du temps. Gagner du temps? Quel temps? Comment peut-on gagner du temps quand celui-ci ne s’écoule que dans un sens? Gagner du temps signifie en réalité améliorer sa productivité. Je me suis demandé, suis-je vraiment satisfaite de cette productivité? Et quelle que soit la réponse, pourquoi? Je me suis rendu compte que gagner du temps me faisait en réalité, le perdre. Perdre le temps qui définit et rend si singulière l’existence humaine. Le temps de la réflexion, de la créativité. Le temps qui permet aux émotions d’exister. Le temps qui me permet de m’assurer que le système que je nourris me convient, ne me réduit pas à une condition d’exploitation. Le temps qui me permet d’aimer, de détester, de ressentir. Tant d’émotions qui rendent la vie tellement plus passionnante. Je veux apprendre à prendre conscience du temps qui passe, pour ne pas le laisser s’échapper.

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Les victimes invisibles des conflits armés https://www.delitfrancais.com/2023/10/25/victimes-invisibles-des-conflits-armes/ Wed, 25 Oct 2023 11:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=52989 Opinion : les violences contre les femmes et les filles en temps de guerre.

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Avertissement : cet article traite des sujets du viol et des violences sexuelles.

Depuis le 7 octobre dernier, les idéologies se fracassent et le monde se polarise. Depuis le 7 octobre, les dirigeant·e·s du monde choisissent leur camp, Hamas ou gouvernement israélien, ils condamnent les violences, s’accusent ou s’allient. Et, quand seulement 26 pays sur 195 dans le monde ont pour chefs d’État une femme, il n’est pas étonnant que les figures du conflit soient masculines. Les chefs d’État des grandes puissances occidentales telles que les États-Unis ou la France, les principaux pays du Moyen-Orient impliqués dans le conflit comme l’Égypte ou l’Iran, et bien sûr les protagonistes du conflit, le gouvernement de Netanyahou et les dirigeants du Hamas, sont des hommes. Ce sont les visages de ces dirigeants que l’on voit défiler dans les médias, des visages qui animent un conflit au sein duquel les femmes ont été oubliées.

Tandis que les femmes jouent un rôle majeur dans la préservation de la paix et des communautés locales, qu’elles sont les premières victimes des conflits armés (en raison de leur statut au sein de la société et de leur sexe), elles sont encore sous représentées et majoritairement exclues des résolutions de conflits, des médiations, des négociations et de la signature des traités de paix. La violence des combats est historiquement masculine, et les corps des femmes deviennent des « champs de bataille », selon Rachel Mayanja, conseillère spéciale du secrétaire général des Nations unies pour la parité des sexes et la promotion de la femme. Ce n’est qu’en 2000 que l’Organisation des Nations unies (ONU) rédige une résolution qui reconnaît l’impact exacerbé des conflits armés sur les civils, en particulier les femmes et les filles, et réaffirme l’importance indéniable de leur rôle dans la préservation de la paix et les résolutions de conflits. L’ONU rédige alors la résolution 1325, qui vise à garantir la protection et la pleine participation des femmes aux accords de paix. Bien que des progrès aient été faits, encore aujourd’hui, les horreurs de guerre qui touchent les civils, au Proche-Orient et en Ukraine par exemple, maltraitent doublement les corps des femmes et des filles.

Violences au Proche-Orient

La violence s’abat sur les israélien·ne·s et palestinien·ne·s depuis le 7 octobre dernier. Des femmes, des hommes et des enfants sont assassiné·e·s et torturé·e·s. Les femmes et les filles sont également victimes de violences sexuelles et de viols, des actes qui en plus d’être la cause de polytraumatismes individuels, ont des conséquences terribles à long terme sur les populations. Lors de son opération « Déluge d’Al-Aqsa », lancée le 7 octobre depuis la bande de Gaza par le Hamas, de nombreux·ses isréalien·ne·s sont pris·e·s en otages, dont de nombreuses femmes et des enfants, notamment lors de l’attaque de la rave party. Le Hamas publie ensuite des images horrifiantes des enlèvements et des assassinats des femmes retenues en otages, dur rappel que cette guerre en est aussi une d’images. Les violences envers les femmes ont longtemps été utilisées comme arme de guerre, pour humilier l’adversaire. En filmant ses victimes, le Hamas matérialise le pouvoir qu’il tente d’avoir sur la population israélienne, dans un contexte où les femmes incarnent une certaine vulnérabilité aux yeux de toutes les sociétés et cultures historiquement patriarcales.

Le 9 octobre, en réponse aux attaques du Hamas contre Israël, le gouvernement de Netanyahou annonce un « siège complet » de la bande de Gaza, soit un blocus sur les entrées de nourriture, de carburant et d’eau, et la fermeture de tous les points de passage. La bande de Gaza était déjà assujettie à un blocus partiel depuis 2007. Ce siège empêche ainsi l’aide humanitaire de venir en aide à la population locale, et réduit considérablement les capacités des hôpitaux. L’ONU Femmes, qui vient en aide aux femmes et filles de Gaza depuis 1997, a publié un rapport selon lequel la crise mène à « des risques et degrés plus élevés de violences envers les femmes et les filles , des pertes de terres et de logements qui impactent plus sévèrement les foyers dirigés par des femmes (notamment en raison de lois en Palestine qui imposent aux femmes d’être sous la protection et la tutelle des hommes (tdlr) ». Il y aurait également des « risques plus élevés d’exploitation sexuelle, de trafic de personnes et de mariages forcés ».

Les femmes âgées, particulièrement celles vivant avec un handicap, feront face au degré de violence et de négligence le plus élevé. Les structures sociales et économiques palestiniennes et israéliennes aggravent les conséquences du conflit pour les femmes, notamment les femmes déplacées. L’ONU Femmes révèle également le 20 octobre 2023 que 50 000 femmes situées dans la bande de Gaza sont enceintes, dont 5 522 qui devraient mettre au monde leur enfant dans le mois qui vient.

Malgré les condamnations des organisations internationales, les violences envers les femmes dans les conflits armés de nos jours sont particulières et renforcent leur vulnérabilité face au conflit, même lorsqu’elles ne sont pas le produit de stratégies de guerre.

Le viol comme arme de guerre

Les viols massifs en temps de guerre ne sont pas seulement les conséquences des barbaries et cruautés des soldats plongés dans la violence ; ils constituent également une stratégie de guerre délibérée pour inciter la population ennemie à se soumettre. Ces atrocités, qui brisent silencieusement les populations féminines, constituent un « secret » de l’histoire qui touche toutes les cultures. Margot Wallström, représentante spéciale du secrétaire général des Nations unies chargée de la violence sexuelle en situation de conflit entre 2010 et 2012, avait justement dénoncé que « le viol n’a pas de culture, il n’y a que des cultures de l’impunité ». Pramila Patten, qui occupe la même position que Margot Wallström en 2023, affirme dans un documentaire Arte que les chiffres référençant les violences sexuelles et les viols ne reflètent jamais la réalité, car il s’agit d’un des crimes les plus silencieux, auquel la communauté internationale ne prête pas assez attention, et qui reste ainsi, dans la majorité des cas, impuni. Les viols systématiques des femmes et des filles furent notamment perpétrés en Bosnie, au Congo, en Syrie, en Irak, au Nigeria et en Ukraine.

« Le viol n’a pas de culture, il n’y a que des cultures de l’impunité »

Margot Wallström, représentante spéciale du secrétaire général des Nations unies

En 1949, le viol comme stratégie de guerre est reconnu et condamné pour la première fois dans la Convention de Genève, sans pour autant qu’un plan d’action pour lutter contre l’horreur soit mis en place. La première condamnation concrète remonte à 1994 lorsque la Cour Pénale Internationale, qui reconnaît le viol comme crime de guerre, juge le génocide rwandais, et parle de « viols systématiques ». Des centaines de milliers de femmes avaient alors été victimes de viols et les conséquences dévastatrices de ces horreurs sont difficiles à quantifier. Néanmoins, cette arme de guerre des plus inhumaines ne s’est pas arrêtée.

« Les mots pleins d’humanité et de raison n’ont aucun pouvoir face à la violence brutale des armes, tant que l’impunité perdure et que les violences demeurent invisibilisées »

À partir de 2009, au Nigeria, Boko Haram, une secte djihadiste armée, capture des milliers de femmes qui deviennent des esclaves sexuelles, sont mariées de force et soumises à des violences extrêmes. Puis, après avoir libéré de nombreuses femmes, l’armée nigérienne les soumet, à partir de 2013, à des avortements forcés, considérant les enfants des viols de Boko Haram comme de potentiels futurs terroristes. Les femmes et filles nigériennes se sont ainsi retrouvées piégées entre des violences sexuelles systématiques, infligées par des groupes ennemis aux idéologies patriarcales pourtant sœurs.

Aujourd’hui, en Ukraine, de nombreux témoignages, tout aussi glaçants les uns que les autres, commencent à dénoncer les violences sexuelles et viols que les femmes ukrainiennes subissent. Comme le révèlent certains récits, il pourrait aussi s’agir de violences systématiques.

Le féminisme devient une préoccupation moindre en temps de guerre, quand les populations tentent avant tout de survivre. Le combat féministe est alors souvent annihilé. La cruauté humaine, exacerbée en temps de guerre, laisse libre court à la domination physique masculine. Les mots pleins d’humanité et de raison n’ont aucun pouvoir face à la violence brutale des armes, tant que l’impunité perdure et que les violences demeurent invisibilisées. Le corps des femmes ne peut pas toujours être le déversoir de la haine, et tandis que l’on s’arrache à justifier les actes des uns et des autres ; ce sont toujours les civils, les femmes, les enfants et les classes sociales défavorisées qui en subissent les conséquences à long terme.

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Lolita malgré elle https://www.delitfrancais.com/2023/10/18/lolita-malgre-elle/ Wed, 18 Oct 2023 11:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=52818 Le culte de la femme-enfant en littérature.

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À sa parution en 1955, le roman Lolita de Vladimir Nabokov provoque un véritable scandale et subit une censure sans équivoque. Relatant la relation illicite entre Humbert, 42 ans, et la fille de son épouse, âgée de seulement 12 ans, Lolita incarne l’image de la femme-enfant dans la littérature contemporaine. Par le biais d’une narration à la première personne – celle d’Humbert –,  le roman conçoit la jeune Dolores telle une « nymphette », dont l’innocence juvénile obsède Humbert. L’enfant est sans cesse hypersexualisée, objectifiée et perversifiée : si l’on se fie aux dires du narrateur,  ce serait elle qui séduit, elle qui corrompt, elle qui initie les rapprochements. Malgré ces thèmes provocateurs, et même franchement rebutants pour certains, l’œuvre de Lolita exerce une telle influence sur la culture contemporaine que le terme « lolita » est désormais couramment employé pour désigner une « très jeune fille qui suscite le désir masculin par une féminité précoce ».

La fantasme de la femme-enfant

Nabakov n’a pourtant rien inventé : dès les balbutiements de la littérature fictionnelle, la figure de la femme-enfant est exploitée, quoique moins controversée. En effet, à l’époque, il n’est nullement inhabituel pour les trentenaires d’épouser de jeunes adolescentes. L’île Sainte-Hélène, à Montréal, porte d’ailleurs le nom de la femme de Samuel de Champlain, Hélène, qui n’avait alors que 12 ans. Charmant!

Dès l’Antiquité, la mythologie reflète cette fascination pour la jeunesse féminine, associée à la pureté, à la vertu, et à l’innocence. Pourtant, dans la mythologie gréco-romaine, les personnages féminins qui succombent à la tentation sont sévèrement jugés et punis. Les nymphes par exemple, ces divinités à la beauté et au charme juvénile, subissent le courroux d’Héra, l’épouse de Zeus, qui ne peut supporter les infidélités de ce dernier. Ainsi, ce stéréotype de la nymphe séduisante, aguicheuse, à la beauté ensorcelante qui corrompt l’homme, remonte à bien avant Lolita : Nabakov ne fait que reproduire (de manière graphique, j’en conviens) cette tendance pernicieuse à fétichiser la femme-enfant. Il absout son narrateur en diabolisant la fillette et son innocence, lui prêtant des intentions perverses et immorales.

L’univers des contes des fées contribue également à cette association incongrue de la beauté à la pureté, à l’innocence, et surtout à la jeunesse. Le conte original de Blanche-Neige et les sept nains, mis en page par les frères Grimm, met l’accent sur le teint porcelaine de la princesse et sur sa voix haut-perchée. Alors que l’adaptation de Walt Disney rend le conte plus digeste, le personnage est supposément âgé de 14 ans, et réveillé d’un sommeil éternel par le baiser du prince Florian, de 17 ans son aîné. Dans la version originale, Blanche-Neige n’a que sept ans lorsqu’elle fuit le château de son père.

La culture populaire promeut ainsi des figures de la féminité juvénile, qui jouent explicitement sur le registre de l’érotisme. Alors que la narration de Lolita expose sans compromis ce regard ambigu porté sur les jeunes filles, certaines œuvres plus contemporaines semblent au contraire exploiter cette ambivalence pour nourrir les fantasmes de l’auteur et du lecteur. Bien que la littérature regorge désormais de personnages féminins complexes, auxquels les lectrices peuvent s’identifier, on peut toutefois toujours observer les relents d’une fascination malsaine pour la beauté enfantine.

« La culture populaire promeut ainsi des figures de la féminité juvénile, qui jouent explicitement sur le registre de l’érotisme. »

L’impact de l’objectification romanesque

L’hypersexualisation des personnages féminins est nourrie par l’obsession des écrivains pour les descriptions détaillées des caractéristiques physiques des femmes, qui réduisent ainsi ces personnages à l’attrait sexuel qu’elles exercent. Ces caractéristiques sont considérées comme les plus précieuses au regard masculin de l’auteur, qui néglige alors la construction de la personnalité de son personnage et ne lui permet d’exister que par son apparence et sa beauté.  

Dans le cas d’un narrateur omniscient, ces portraits dénaturés de femmes sont véritablement déplorables, et bien qu’ils s’inscrivent dans un contexte fictionnel, il demeure que la littérature reflète conséquemment les préoccupations et perceptions d’une époque : celles  d’une société qui a été encouragée à consommer des images de femmes hypersexualisées depuis leur plus jeune âge, qui favorisent des critères esthétiques déraisonnables, parce qu’associés à des corps prépubères : un corps lisse, dénué du moindre poil ; un corps menu, à la taille de guêpe et au poids-plume ; un visage délicat, aux yeux de biche…

Ces normes esthétiques irréalistes se transmettent dans la littérature, par cette perception biaisée de l’auteur masculin, qui soutire aux personnages féminins toute leur complexité, les rabaissant au statut d’objet de désir pour le narrateur, d’objet de fantasme. Je pense par exemple à Moon Palace (1989), de l’auteur américain Paul Auster : « Elle n’était pas maquillée et ne portait pas de soutien gorge (…). Elle avait de jolis seins, qu’elle arborait avec une admirable nonchalance, sans les exhiber ni faire semblant qu’ils n’existaient pas. », ou encore cette description d’une secrétaire, dans Le Dévoué (2021) de Viet Thanh Nguyen : « Sa peau tendue brillait sous l’effet de la lumière émanant de la fournaise de ses ovaires, ses longs cheveux noirs étaient aussi voluptueux que le reste de son corps, et ses seins semblaient parfaitement délectables, d’une taille si appropriée et de proportions si appétissantes, que j’aurais été heureux de me réincarner en son soutien-gorge. (tdlr) »

Le règne de Lolita

Malgré l’empressement de la critique à condamner Lolita, son influence perdure. Il ne s’agit pas forcément de blâmer les auteurs pour leurs élucubrations obscènes, mais d’aussi de comprendre comment cette sexualisation de la femme-enfant peut persister dans une société contemporaine, où l’on semble de prime abord condamner ces descriptions quasi pédopornographiques.

Nabokov précise lors d’une entrevue en 1975, que « Lolita n’est pas une jeune fille perverse, c’est une pauvre enfant que l’on débauche, dont les sens ne s’éveillent jamais sous les caresses de l’immonde monsieur Humbert ». L’intention d’écriture s’élucide donc peu à peu : par le biais d’un narrateur coupable, non fiable, l’auteur confronte son lecteur, l’incite à formuler – ou non – un jugement moral envers ses personnages.

Plusieurs œuvres contemporaines reprennent ce concept : par le biais d’un narrateur masculin est dépeint un ou plusieurs personnages féminins, qui exercent une fascination sur l’homme, que ce soit par leur pureté indéniable ou leur aura mystérieuse. Les personnages féminins sont ainsi définis par le regard du narrateur-personnage, dont le discours, profondément teinté par une image idéalisée de la femme, peut alors être décortiqué par le lecteur. Ainsi, grâce à un narrateur fictionnel, les auteurs parviennent à dénoncer un discours problématique, en exploitant cette ambivalence soulignée par Nabokov.

Le roman The Virgin Suicides, de Jeffrey Eugenides, paru en 1994, s’apparente à cette démarche : sous le regard voyeur de quatre garçons, cinq sœurs tentent de se remettre d’un drame familial ; la tentative de suicide de la cadette de la famille, âgée de 13 ans. La souffrance des jeunes filles est systématiquement filtrée par une narration imprégnée de désir sexuel, qui rend presque érotique cette douleur, si bien qu’au terme de la lecture, on ne peut réellement concevoir un portait précis des personnages féminins ; leur existence demeure entachée par une narration perverse. 

Il est toutefois important de garder en tête que malgré les études littéraires qui supportent l’hypothèse d’une subversion de ce type de discours, là où Nabokov a explicitement soutenu avoir voulu confronter le lecteur, les autres auteurs ne se sont quant à eux pas prononcés à ce sujet. Impossible donc de déterminer si cette démarche s’avère, comme dans le cas de Lolita, intentionnelle, ou si elle relève plutôt d’une autofiction de leurs propres fantasmes.

Réappropriation féminines et féministes

Face à l’effervescence d’une génération « lolita » endoctrinée par des représentations d’une féminité précoce, plusieurs autrices tentent de réinventer à travers leur œuvre littéraire cette image de la femme-enfant, en mettant en scène des personnages féminins complexes qui résistent aux stéréotypes et aux pressions sociales, tout en soulignant l’impact de ces clichés sur la condition féminine.

L’autrice Nelly Arcan, pseudonyme d’Isabelle Fortier, fait une entrée remarquée sur la scène littéraire avec le roman Putain, qui transmet une hyper-conscience de cette figure de la femme en tant qu’objet érotique. D’une plume percutante, elle décrit les attentes et les pressions que la société impose aux femmes pour correspondre aux archétypes de la putain, ou de la femme-enfant, soulignant surtout comment ces pressions s’avèrent destructrices et aliénantes pour la femme.

Par la prise de parole et la fiction, cette autrice offre des perspectives narratives puissantes, qui mettent en lumière les défis et les pressions imposés aux femmes pour correspondre à des normes de jeunesse et de beauté. Son œuvre encourage le dialogue sur les stéréotypes et les pressions auxquels les femmes sont confrontées, incitant ainsi la société à reconnaître ces enjeux et à promouvoir une compréhension plus nuancée de la féminité. En utilisant son oeuvre littéraire et celles d’autres autrices inspirantes, telles que Virginie Despentes, comme plateformes d’expression, elles contribuent de manière significative à la réflexion et à la prise de conscience concernant l’image de la femme-enfant et ses implications pour les femmes, tout en offrant des récits puissants d’émancipation et de résilience.

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Laissez nos écoles tranquilles https://www.delitfrancais.com/2023/10/04/laissez-nos-ecoles-tranquilles/ Wed, 04 Oct 2023 11:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=52660 Nous devons éduquer sur la sexualité et l’identité de genre dans les écoles québécoises.

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Avec la sortie de la quatrième saison de Sex Education et la récente manifestation 1 Million March 4 Children, qui avait pour objectif de « plaider en faveur de l’élimination du programme d’orientation sexuelle et d’identité de genre, de l’éducation sur les pronoms, sur l’idéologie de genre et des toilettes mixtes dans les écoles (tdlr) », l’éducation à la sexualité et aux identités de genre est le sujet de l’heure. Notre ministre provincial de l’Éducation, Bernard Drainville, s’est lui aussi lancé dans une croisade anti-inclusion quand il a exprimé son refus catégorique de voir des toilettes non genrées devenir la norme au Québec. Pour sa part, le chef péquiste, Paul St-Pierre Plamondon (PSPP), prétend être témoin d’une montée des idéologies de la « gauche radicale » et dit craindre que ces idées deviennent la norme sans être débattues à l’Assemblée nationale. Il a donc proposé une commission parlementaire qui viserait à déterminer si l’identité de genre doit prendre davantage d’espace dans le cursus d’éducation sexuelle, et à partir de quel âge on devrait y exposer les enfants.

L’éducation sexuelle et à la diversité de genre au Québec

Depuis 2018, le ministère de l’Éducation a mis en place un cursus d’apprentissage lié à la sexualité, qui est enseigné partout à travers le Québec. Ce dernier est obligatoire pour les élèves d’établissements primaires et secondaires, autant pour les étudiant·e·s du privé que du public. Au primaire, les jeunes commencent par apprendre les concepts plus globaux liés à la sexualité, comme la croissance sexuelle, l’image corporelle ainsi que la vie affective et amoureuse. Ils·elles apprennent ensuite à reconnaître la violence à caractère sexuel, et suivent un module intitulé « Identité, rôles, stéréotypes sexuels et normes sociales ». Celui-ci initie les jeunes aux stéréotypes genrés de féminité et de masculinité, afin de les reconnaître et de se situer par rapport à ces normes. Ils·elles doivent comprendre en quoi la perpétuation de ces stéréotypes et la discrimination liée à l’orientation sexuelle ou à l’expression et l’identité de genre sont problématiques.

Au secondaire, le programme québécois d’éducation à la sexualité recentre son attention sur la prévention des infections transmises sexuellement et par le sang (ITSS), sur les concepts de consentement, de contraception, et de plaisir et désir sexuel. Bien qu’on parle toujours d’identité de genre dans le cursus académique, d’autres sujets semblent prévaloir sur l’éducation à la diversité de genre à cet âge.

L’éducation sexuelle : un indispensable?

Selon l’organisation Action Canada pour la santé et les droits sexuels, « l’éducation à la sexualité vise à autonomiser les jeunes personnes en leur fournissant les outils et l’information dont elles ont besoin pour faire des choix éclairés et pour vivre selon leurs valeurs (notamment religieuses, spirituelles et familiales) ».

L’organisation souligne l’importance de cette pratique, et met en garde contre la croyance populaire que c’est en fait une sorte de « propagande de la promiscuité », ou encore que cette forme d’enseignement est incompatible avec la foi.

Au Québec, l’éducation sexuelle et sur la diversité de genre cause toujours des vagues. Nous en avons été témoins la semaine dernière, quand des centaines de manifestants se sont rassemblés pour la 1 Million March 4 Children au centre-ville de Montréal, afin de protester contre l’éducation à l’idéologie de genre dans les écoles. Leur rhétorique se centrait principalement sur le droit des parents de décider s’ils·elles désirent leur en parler, et à quel âge ce sujet devrait être abordé.

En revanche, les contre-manifestants étaient d’avis que les protestataires tentaient d’importer les guerres culturelles américaines ici, au Québec, et désiraient priver les jeunes Québécois·e·s d’enseignements importants sur l’inclusion et le respect des personnes de diverses identités sexuelles et de genre. Quant à elles·eux, il est essentiel d’éduquer en jeune âge à la diversité de genre, parce que c’est durant ces années formatrices que les stéréotypes et les attitudes discriminatoires s’enracinent.

Réfuter un argumentaire réducteur et discriminatoire

Pour commencer, l’éducation sexuelle et sur la diversité de genre est une pratique qui, comme mentionné précédemment, ne vise pas à influencer l’identité sexuelle ou de genre de qui que ce soit, mais plutôt à créer un environnement inclusif et accueillant pour tous·tes dans les écoles québécoises. Quand PSPP parle d’une montée de la « gauche radicale », je dis plutôt que c’est le bon sens qui commence à émerger, tout simplement. Il s’agit du minimum que de s’assurer que tous·tes les jeunes se sentent bien dans leurs écoles, sachant que ce n’est parfois pas le cas à la maison. Mais dans quel univers ne voudrions-nous pas rendre nos écoles plus accueillantes aux jeunes vivant déjà au quotidien avec le défi de se sentir différent·e·s?

« Il est essentiel d’éduquer en jeune âge à la diversité de genre, parce que c’est durant ces années formatrices que les stéréotypes et attitudes discriminatoires s’enracinent »

Non seulement l’éducation sexuelle et à l’idéologie de genre rend nos écoles plus inclusives et accueillantes, mais aussi plus sécuritaires. Une jeunesse mal éduquée est une jeunesse en danger. Le programme d’éducation sexuelle permet aux jeunes d’apprendre une panoplie de notions, telles que le consentement, les abus sexuels non traditionnels, comme l’abus verbal ou psychologique, les différents modes de contraception, et plusieurs autres. C’est le manque d’éducation de la jeunesse qui permet à des rhétoriques transphobes, homophobes et autres de se perpétuer : en initiant à la diversité en bas âge, on démonte les murs bâtis autour de la différence, et on ouvre le dialogue, laissant place aux questions et en leur offrant des réponses.

Les discussions autour de différents sujets associés à la sexualité et à l’identité de genre font partie intégrante de l’éducation de nos enfants, et celles-ci passent non seulement par la sphère privée, mais aussi par la dispersion de cette information dans
les écoles. Certains diront : « Mais pourquoi ne pas attendre l’âge adulte, quand nos enfants pourront prendre des décisions pour elles·eux-mêmes? » Selon Action Canada pour la santé et les droits sexuels, il n’y a pas d’âge auquel on devrait initier les enfants à la diversité sexuelle et de genre, ainsi qu’aux différentes facettes d’une sexualité saine. Selon l’organisation, « l’éducation sexuelle à la maison commence dès la naissance, en montrant par exemple à nos enfants que nous respectons leurs limites lorsqu’ils et elles ne veulent pas qu’on leur donne de câlin ou qu’on les chatouille, en répondant à leurs questions sur ce qu’est une famille, ou en contestant l’idée selon laquelle le rose est une couleur réservée aux filles ».

Cette responsabilité d’éducation se transpose par la suite à la sphère publique lorsque les enfants entrent à l’école. Bien que les parents soient les premiers enseignants, l’éducation à la sexualité et aux identités de genre en milieu scolaire sert de complément à l’enseignement offert –ou non–à la maison.On ne peut donc pas supposer que les parents font un travail exhaustif quant à la santé sexuelle et en ce qui a trait à la diversité. Il faut donc que ces sujets soient abordés à l’école, afin de permettre un environnement de compréhension, d’acceptation et de célébration de la différence, non seulement dans nos écoles, mais dans toutes les sphères de la vie.

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Le test de Bechdel : à double tranchant https://www.delitfrancais.com/2023/10/04/le-test-de-bechdel-a-double-tranchant/ Wed, 04 Oct 2023 11:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=52667 Critique d’une approche féministe du cinéma pas assez ambitieuse.

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Gravité, un film d’Alfonso Cuarón sorti en 2013, met en scène Sandra Bullock dans le rôle de Ryan Stone, docteure et experte en ingénierie médicale. Son personnage est un bon exemple d’un premier rôle féminin fort, placé au centre de l’histoire, en tant que personne complète et non définie par ses relations avec d’autres personnages. Pourtant, ce film ne passe pas le fameux test de Bechdel, considéré par plusieurs comme la référence pour évaluer la place des personnages féminins dans un film. Le test ne serait-il donc pas applicable pour tous les films? En fait, le problème principal avec ce test est qu’il s’agit d’un outil quantitatif et non qualitatif, de sorte qu’il ne peut pas être utilisé comme seule mesure des valeurs féministes d’un film.

L’origine du test de Bechdel

Ce test a été officiellement créé en 1985 par Alison Bechdel, une dessinatrice américaine, mais c’est à Liz Wallace qu’elle attribue l’idée. Ce test a pris forme dans la bande dessinée intitulée Dykes to watch out for. Dans une planche intitulée « La règle », deux personnages (deux femmes) veulent aller voir un film au cinéma. Une des deux explique à l’autre que pour qu’elle puisse voir un film, ce dernier doit respecter trois critères, ce qu’elle appelle sa « règle », dont les exigences sont les suivante : « [Le film] doit comporter au moins deux femmes, [qui] se parlent et [qui doivent parler] d’autre chose que d’un homme. » Liz Wallace s’est inspirée de l’essai Une Chambre à Soi de Virginia Woolf, dans lequel l’autrice fait la déclaration suivante : « Toutes ces relations entre femmes, […] sont trop simples… Il était étrange de penser que toutes les grandes femmes de fiction étaient, jusqu’à l’époque de Jane Austen, non seulement vues par l’autre sexe, mais vues uniquement par rapport à l’autre sexe. (tdlr) »

Depuis la publication de « La règle », le test a été adopté et popularisé par le public. Selon le dictionnaire Merriam-Webster, il est utilisé comme manière « d’évaluer une œuvre de fiction (comme un film) sur la base de l’inclusion et de la représentation de personnages féminins ». Certains cinémas suédois utilisent même maintenant des autocollants « Approuvé par le test Bechdel-Wallace » pour identifier les films qui respectent ces critères.

À utiliser avec parcimonie

Le test de Bechdel ne porte pas sur la complexité des personnages féminins, mais plutôt sur la représentation des femmes à l’écran. Il s’agit d’un test quantitatif utilisé à tort comme un test qualitatif ; c’est pourquoi il ne devrait pas servir de référence pour déterminer si un film est en accord avec la pensée féministe ou non. La confusion dans l’interprétation du test est née de ses différentes applications, conduisant à l’idée fausse que si un film ne comporte pas deux personnages féminins qui portent un nom et qui parlent entre elles d’autre chose que d’un homme, il n’est pas féministe. Ou, de la même façon, que s’il contient tous ces éléments, il est automatiquement féministe. Un épisode de la série télévisée Rick et Morty a parodié la règle de Wallace afin de montrer que son respect n’est pas automatiquement synonyme de féminisme. Dans l’épisode, deux personnages féminins, une mère et une fille, parlent d’une manière qui semble forcée de sujets stéréotypés, tels que le thé et les menstruations, pour les ridiculiser. Même si l’épisode de Rick et Morty réussi le test, les femmes du scénario ne sont pas du tout représentées comme complexes et les personnages ne sont pas recherchés, approfondis, ce qui est l’essence même de la représentation féminine. Cet exemple, ainsi que bien d’autres, montre que le critère du sujet de conversation est trop binaire. Encore une fois, la femme est d’une certaine manière définie à travers et en relation avec l’homme. Une conversation entre femmes peut être féministe même si le sujet en est un homme. Il est donc important de se pencher sur le contexte du film, et non pas seulement sur un vague sujet de conversation.

Le féminisme est l’affaire de tous

Le féminisme est la défense et la promotion des droits des femmes, visant à l’égalité des sexes. Tout le monde doit y participer pour qu’il y ait un impact concret, et tout le monde peut bénéficier de ses avancées, entre autres parce que les hommes sont eux aussi touchés par les stéréotypes de genre. Contrairement à ce que plusieurs pourraient penser, le féminisme n’est donc pas seulement l’affaire des femmes. Syed Ali Fathima, du département de recherche en anglais de l’American College de Madurai, explique une mauvaise interprétation très répandue du terme: « La peur du mot en “F” est réelle. Dans une société ancrée dans un système supporté par des valeurs patriarcales, les mots “féminisme” et “féministe” peuvent avoir une connotation négative. Cela est dû à la perception populaire selon laquelle les féministes sont une espèce qui déteste les hommes. » Finalement, le test de Bechdel ne peut indiquer si un film présente une vision féministe ou pas, car les problèmes de représentation ne sont pas liés au manque de personnages féminins, et les relations hommes/femmes doivent toujours être exploitées par les réalisateurs. Elles doivent néanmoins être réinventées. Il est du devoir des réalisateurs de questionner leur regard sur ces personnages féminins, car c’est plutôt la manière dont elles sont filmées qui devrait être revisitée.

« Contrairement à ce que plusieurs pourraient penser, le féminisme n’est donc pas seulement l’affaire des femmes »

La représentation des femmes dans les médias

Le test de Bechdel n’est pas la solution aux enjeux féministes dans le monde du cinéma et de la télévision. Il a néanmoins engagé une conversation nécessaire sur la représentation des femmes dans les médias, pour que les personnages féminins soient plus complexes, pour que leur psychologie, leurs émotions, leur bagage culturel et leur relation au monde soient exploités avec justesse par les réalisateurs. Le monde du cinéma doit avant tout apprendre à s’interroger sur sa façon de représenter ce qu’il croit connaître.

De la même façon, la critique et l’audience doivent former leur esprit critique, remettre en question les théories critiques passées et réfléchir à l’impact des préjugés entretenus. L’effet CSI : Les Experts, qui désigne l’augmentation soudaine du nombre de personnes s’orientant vers des professions liées aux enquêtes criminelles, depuis la diffusion de la série télévisée populaire éponyme, montre l’impact des médias sur la réalité humaine. Un phénomène similaire a été observé avec la sortie du film Rebelle (Brave) de Disney et Pixar, qui a engendré une augmentation impressionnante de la pratique du tir à l’arc par les jeunes filles.

« Le monde du cinéma doit avant tout apprendre à s’interroger sur sa façon de représenter ce qu’il croit connaître »

Chaque jour, les films et les séries télévisées façonnent la manière dont la société regarde les femmes et comment ces dernières construisent leur image d’elles-mêmes. Il est donc important que les personnages féminins à l’écran soient façonnés par des regards qui se questionnent et qui cherchent à composer des personnages entiers pouvant inspirer les spectatrices, ce que le test de Bechdel ne permet ni de mesurer, ni d’encourager.

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L’obsession pour le corps féminin https://www.delitfrancais.com/2023/09/27/lobsession-pour-le-corps-feminin/ Wed, 27 Sep 2023 11:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=52463 Le regard masculin dans l’art, le cinéma et la société de consommation.

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La série The Idol, réalisée par Sam Levinson (Euphoria), est l’objet de nombreuses controverses, car elle présenterait Lily Rose Depp comme l’objet de fantasmes érotiques masculins obscènes. Cette hypersexualisation du corps féminin est en effet exacerbée dans la série, mais elle est à l’image de l’obsession généralisée de nos sociétés capitalistes pour le corps féminin.

Autant convoité que contrôlé, le corps féminin obsède, et ce depuis toujours. Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe revient sur l’histoire du rapport humain au corps féminin, pour son caractère maternel, menstruel et sexuel. Elle démontre la façon dont la domination masculine s’est instaurée sur ce corps, dans différentes cultures et par de nombreux moyens, autour de rites et de croyances qui le vénéraient et lui inculquaient des lois. Tandis qu’elle revient sur les éléments qui ont construit la domination masculine sur le corps féminin, nous examinerons plutôt certaines sphères modernes dans lesquelles cette obsession se retranscrit. Pourquoi dit-on toujours que le corps féminin est beau, parfois même qu’il est une œuvre? Comment le corps, la part la plus intime de notre être, est-il devenu débat de société, source de revenus, symboles artistiques et politiques? Sujet d’une iconophilie parfois maladive, l’art et le capitalisme ont compris que les images de ce corps valent bien souvent mille arguments ou innovations brillantes.

« Pourquoi dit-on toujours que le corps féminin est beau, parfois même qu’il est une œuvre? »

Pourquoi c’est beau?

Entre 130 et 100 avant J.-C., La Vénus de Milo incarnait déjà la vénération pour une perfection corporelle féminine modélisée par un homme, Alexandros d’Antioche. Vénus est entre autres la déesse de la beauté, et son existence même met en évidence le lien que les hommes font entre beauté visuelle et féminité. Et à travers les époques, le sujet féminin, dénudé, érotisé ou fantasmé, est représenté massivement par les artistes peintres, dessinateurs et sculpteurs. Sandro Botticelli, considéré comme une référence en représentation de la « beauté », s’est également attelé à la peinture d’une Vénus nue, devenue célèbre, dans son œuvre La Naissance de Vénus, datant de 1484–85. Ces œuvres racontent une part de l’histoire de l’obsession pour un corps féminin. Les hommes, ayant longtemps dominé le monde de l’art, avaient ainsi une suprématie sur les images produites, définissant les règles du beau à l’image de leurs désirs hétérosexuels. Il n’en demeure pas moins que ces règles perdurent et inspirent nos sentiments face aux images. Les spectateur·rice·s furent habitué·e·s au spectacle de la nudité féminine fantasmée par les artistes hommes ; ils·elles apprirent à l’apprécier aussi, quelle que soit leur attirance originelle pour ce corps. Maintenant, tout le monde s’extasie de la « beauté de ce corps » et notre intimité, politiquement et socialement contrôlée, est fièrement exposée dans les musées. Les Guerrilla Girls, un collectif d’artistes féministes fondé à New York en 1985, s’insurgent du paradoxe de nos sociétés occidentales capitalistes qui discriminent les femmes, mais vénèrent leurs corps sexualisés. Elles ont créé l’oeuvre Do women have to be naked to get into the Met Museum? (Les femmes doivent-elles être nues pour entrer dans le Met? (tdlr) représentant une femme nue de dos avec une tête de gorille et l’inscription suivante : « Moins de 5% des artistes des sections d’art modernes du musée sont des femmes, mais 85% des nus sont féminins. » L’art, dont les règles ont longtemps été masculines, façonne notre façon d’aimer et de regarder le monde. Il est en partie à l’origine de cette obsession pour le corps féminin – non pas celui qui nous permet d’exister brillamment et courageusement – mais le corps sexualisé, déformé par les filtres des aspirations masculines hétérosexuelles.

Le regard masculin dans le cinéma

Dans le cinéma aussi, les personnages féminins imaginés ne sont souvent que de simples coques qui se dénudent pour le plaisir d’une audience qui a appris à aimer cette chair. L’obsession de la caméra pour les courbes féminines est telle, qu’elle fut théorisée par la critique de cinéma, réalisatrice et féministe britannique Laura Mulvey, à l’origine de la conceptualisation du male gaze (regard masculin) dans le cinéma. Elle rédige en 1973 l’essai Plaisir visuel et cinéma narratif, qui théorise ce male gaze qui projetterait sur la figure féminine à l’écran ses fantasmes et empêcherait les personnages féminins d’exister au-delà des regards libidineux. Les personnages féminins sont filmés à travers le regard envoûté d’un homme hétérosexuel, et nous apprenons tous·tes, dans nos sièges de cinéma, à désirer ces corps. Jean-Luc Godard filmait Brigitte Bardot dans Le Mépris sur son lit de fourrure blanche, complètement nue, pas tout à fait dévoilée pour préserver le désir de l’audience. Dans Mektoub My Love: Cuanto Uno Abdellatif Kechiche, moins subtil, réalise un gros plan de plusieurs minutes des fesses dansantes d’un de ses personnages féminins. Et ces quelques exemples ne sont rien, car le male gaze est présent dans la majorité écrasante des œuvres cinématographiques. Le cinéma a la particularité de n’exister qu’à travers la caméra, qui incarne une forme de regard voyeur et assouvit notre scopophilie, soit le plaisir de posséder l’autre par le regard. Le voyeurisme, lorsque masculin, perpétue alors naturellement l’obsession pour le corps féminin. Les réalisateur·rice·s doivent ainsi particulièrement questionner leur façon de filmer. Ne pas laisser place à la sexualisation du corps féminin à l’écran demande un raisonnement actif.

Ce corps est capital

L’obsession pour le corps féminin perdure parce que le capitalisme, qui régit nos comportements dans les sociétés occidentales, s’est emparé de cette obsession et l’alimente, car elle est une source de revenus immense. Tandis que certain·e·s achètent les produits promus par des femmes pratiquement nues, d’autres achètent les produits qui leur permettraient d’être l’objet de cette obsession. Le monde de la mode crée des icônes qui n’existent que par leurs corps aux yeux du monde. La maison de mode Coperni a réalisé en 2023 lors de la Fashion Week de Paris une performance au cours de laquelle deux hommes projettent sur Bella Hadid, originellement dénudée, un liquide blanc qui forme une robe qui épouse et dévoile toutes les courbes de son corps. Cette performance, qui joue avec la fétichisation du corps de la mannequin, est à l’image de la façon dont l’industrie de la mode, comme bien d’autres industries capitalistes, profite de l’obsession générale du public pour le corps féminin. Ce corps sexualisé est partout, sur les panneaux publicitaires, à la télévision ou sur les réseaux sociaux, car il fait vendre. Nous aimons tous·tes scruter ce corps, privé de son caractère intime, devenu public, bien commun. Et pour nous, une grande question se pose alors : comment se le réapproprier? Comment refuser qu’il soit le sujet de tous les débats quand il est affiché dans la rue, exposé comme une table à vendre?

« Et ces quelques exemples ne sont rien, car le male gaze est présent dans la majorité écrasante des œuvres cinématographiques »

Le mouvement « body-positive » a aidé à diversifier les critères de beauté et permet maintenant à de nombreuses femmes de s’émanciper des représentations étouffantes de corps uniformisés. Néanmoins, il perpétue le besoin de faire rentrer nos corps dans la case du « beau », comme s’ils n’existaient que par le regard que la société portent sur eux, tandis qu’ils nous permettent avant tout de vivre, d’évoluer, de réfléchir, d’explorer, de s’améliorer et d’avancer. Le corps est le véhicule qui nous accroche à la réalité physique du monde, il n’existe pas pour être beau. Bien que les industries capitalistes tendent à nous faire acheter des produits pour rendre nos corps beaux avant tout, ils ont surtout besoin d’être forts et en bonne santé pour résister à la vie.

L’obsession pour le corps féminin ne devrait pas définir la façon dont nous voulons exister pour le monde. Les images irréalistes n’ont rien de la vivacité de notre chair.

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Les femmes écrivent, qu’on le veuille ou non https://www.delitfrancais.com/2023/09/20/les-femmes-ecrivent-quon-le-veuille-ou-non/ Wed, 20 Sep 2023 11:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=52259 Retour sur l’histoire littéraire des femmes.

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Comme le rappelle la plateforme Gallica de la Bibliothèque nationale de France (BnF), lorsqu’« elles [les écrivaines, ndlr] n’ont pas été complètement invisibilisées par les institutions littéraires, elles sont souvent décrites dans les dictionnaires et les manuels comme la muse, le prête-nom, la femme, la fille ou l’héritière intellectuelle d’un écrivain ». Les autrices sont-elles alors réellement absentes de notre histoire et culture littéraire? Pourquoi les livres édités et lus, ayant été rédigés par des femmes sont-ils si rares? Comment ont-elles été évincées de l’histoire?

Les écrivaines disparues

Contrairement à ce que notre éducation et l’histoire tendent à nous apprendre, les femmes ont rédigé une grande quantité d’œuvres au cours de l’histoire. Et si on se souvient en général d’écrivaines d’époques récentes comme Jane Austen, elles écrivent en réalité depuis bien plus longtemps. Parmi elles, on compte Sappho, poétesse majeure de l’Antiquité, connue pour ses textes sur son attirance envers les femmes ; Marie de France au Moyen Âge, qui est la première femme en Occident à avoir écrit en langue vernaculaire plutôt qu’en latin ; ou encore Germaine de Staël au 17e siècle, auteure d’essais philosophiques et de romans tels que Delphine et Corinne ou l’Italie. Néanmoins, aussi novatrices et qualitatives que soient leurs œuvres, elles sont nettement moins lues que celles des hommes et, en général, oubliées par la plupart d’entre nous. Pour ce qui est des siècles antérieurs, il est difficile d’évaluer le pourcentage d’œuvres d’écrivaines qui étaient lues par tous, en particulier avant l’invention de l’imprimerie en 1453. Toutefois, les exemples de discrimination lourde auxquelles elles faisaient face nous laissent imaginer les difficultés auxquelles les femmes étaient confrontées.

Au 19e siècle, en Irlande, l’écrivaine Frances Hoey publie secrètement ses romans en utilisant, avec son accord, le nom de Edmund Yates, un écrivain et journaliste populaire de l’époque, afin d’avoir plus de chance d’être lue. Quelques années plus tard, alors que des interrogations concernant l’auctorialité des œuvres apparaissent, l’un des éditeurs publie une accusation contre les deux auteurs pour avoir menti à la maison d’édition. Il leur reprochait avoir permis à Frances Hoey de signer un contrat d’un montant supérieur à ce qu’elle aurait pu recevoir en signant avec son propre nom, celui d’une femme. Plus récemment, une étude sur la place des femmes en littérature, réalisée en 2016, révèle que dans les manuels scolaires, sur 13 192 occurrences de noms non fictifs, seuls 6,1% sont ceux de femmes, et 3,7% ceux d’autrices. Durant les siècles précédents, les écrivaines n’ignorent pas cette invisibilisation, et les choix qu’elles font pour y remédier ne font que renforcer l’essence même du problème. En effet, certaines écrivaines font alors le choix de signer leurs œuvres avec un nom masculin, afin d’augmenter leurs chances d’être publiées et lues. Parmi les plus connues, Mary Ann, romancière anglaise du 19e siècle, a utilisé le surnom George Eliot ; l’écrivaine française Amantine Aurore Lucile Dupin était publiée sous le pseudonyme de George Sand ; et Elsa Triolet, femme de lettres française, sous le nom de Laurent Daniel. Bien que les deux dernières soient régulièrement citées comme amante ou muse d’Alfred de Musset et de Louis Aragon, elles étaient avant tout les autrices talentueuses d’un nombre très importants de romans, nouvelles, pièces de théâtre, ainsi que de nombreuses traductions.

Si ces femmes tentent de contourner les pratiques discriminantes établies afin d’être lues, c’est parfois plus compliqué pour d’autres, notamment en raison des mécanismes de consécration qui les empêchent d’accéder à une éducation équivalente à celle des hommes. Pendant de nombreux siècles, l’instruction est différenciée entre les hommes et les femmes, alors ces dernières doivent apprendre à lire et écrire de manière autodidacte. Malgré les moqueries autour de leur calligraphie, les écrivaines s’entraident et finissent même, à partir du 17e siècle, par dominer le genre épistolaire. Parmi les plus grandes épistolières, on retrouve Madame de La Fayette et Madame de Sévigné, toutes deux à l’origine d’un immense réseau de lettres. Plus tôt dans l’histoire littéraire, on trouve les pionnières Christine de Pizan et Hélisenne de Crenne, dont l’œuvre épistolière est moins importante que leur œuvre romanesque, mais demeure tout de même notable.

Petit à petit, les femmes prennent de l’importance en littérature et se servent dès lors de leur visibilité grandissante, notamment pour combattre les inégalités entre les sexes. Au cours des siècles, on retiendra par exemple Mary Wollstonecraft, philosophe féministe du 18e siècle, Virginia Woolf, écrivaine militante pour l’éducation des femmes et leur place par rapport aux hommes dans la société victorienne du 19e siècle, ou encore Simone de Beauvoir, considérée comme une figure majeure du féminisme à partir du 20e siècle, grâce à son œuvre Le Deuxième Sexe, qui revient sur les origines culturelles, historiques et biologiques des inégalités entre les hommes et les femmes. Ces femmes, parmi tant d’autres, se battent pour la cause féminine à travers leurs œuvres et, à leur échelle, ont permis une avancée dans le combat pour le droit des femmes.

Et aujourd’hui?

Même si depuis les premières écrivaines et les premiers récits féministes, les droits des femmes ont beaucoup évolué, permettant une diffusion plus importante des écrits et de la parole des femmes en littérature, on peut difficilement affirmer avoir atteint l’égalité. Dans une enquête réalisée en 2017, Le Monde revient sur les chiffres des prix littéraires français et révèle les inégalités dans la quantité de lauréates féminines dans une très grande majorité de prix, mais aussi dans la formation des jurys. Le prix Goncourt, le plus ancien et l’un des plus prestigieux prix littéraires français, n’a récompensé que 12 femmes sur les 119 prix décernés depuis 1903. Le prix est d’ailleurs à l’origine discriminatoire car il a été fondé par Edmond de Goncourt, en vue de récompenser un auteur masculin uniquement. La première femme primée sera Elsa Triolet, et cela n’arrivera qu’en 1944. Quant à la composition des jurys de prix, celle du Goncourt, mais aussi du Renaudot et du Médicis, pour ne citer que ceux-là, est majoritairement masculine, à l’exception des prix Fémina et Elle, dont le jury est constitué uniquement de femmes. En 1904, des collaboratrices du magazine La Vie heureuse jugeant le Goncourt misogyne créent le prix Fémina qui sera, et demeure à ce jour, composé d’un jury exclusivement féminin.

D’un point de vue international, le prix Nobel de littérature ne fait pas exception en termes d’inégalités. Même si depuis les années 90, de plus en plus de femmes deviennent lauréates du prix, le pourcentage d’autrices récompensées ne dépasse pas les 30% par décennie. Au Québec, une étude de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) nous dévoile que les prix littéraires ont été décernés de manière presque égale au cours de la période d’enquête, mais que les inégalités demeurent dans les montants des récompenses monétaires associés aux prix. En effet, les hommes sont récompensés par des sommes moyennant 10 966,67$, tandis que les femmes reçoivent en moyenne 4 691,37$, c’est-à-dire moins de la moitié de ce que remportent les hommes. Selon les statistiques que présente l’UNEQ dans son étude, les neufs éditeurs sondés ont reçu autant, voire plus de manuscrits écrits par des femmes, mais la disparité persiste dans la quantité publiée. Dans sa conclusion, l’UNEQ explique que les préjugés dévalorisant les femmes se révèlent notamment à l’étape de sélection et de publication des œuvres.

« Même si depuis les premières écrivaines et les premiers récits féministes les droits des femmes ont beaucoup évolué, […] on peut difficilement affirmer avoir atteint l’égalité »


Qu’en retenir?

Le monde littéraire est encore très marqué par les inégalités entre les femmes et les hommes sur de nombreux points. Les femmes doivent toujours vivre le même combat que leurs consoeurs des siècles précédents, mais il est désormais clair qu’il n’est pas vain. Auparavant totalement absentes des cercles de lettrés, elles sont désormais un pourcentage bien plus important du domaine littéraire, représentant plus de 70% de la part étudiante en études littéraires en France en 2021. Même si, comme nous l’avons vu, elles sont moins primées que leurs homologues masculins, la tendance est à l’égalité. Par exemple, au cours des dix dernières années, le prix Nobel de littérature a récompensé autant d’hommes que de femmes. Ce retour sur l’histoire littéraire féminine nous permet de porter un regard sur l’évolution qu’a observée la condition des femmes de lettres, tout en s’en inspirant pour poursuivre le combat entamé il y a déjà bien longtemps.

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S’engager sans perdre le Nord https://www.delitfrancais.com/2023/09/13/sengager-sans-perdre-le-nord/ Wed, 13 Sep 2023 11:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=51929 Enquête : associations et clubs étudiants à McGill.

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Des centaines de clubs

Quand je suis arrivée à McGill, l’immense variété de clubs et d’opportunités m’a complètement déboussolée. Je voulais explorer les possibilités, mais face à leur abondance, j’étais paralysée. Et il y a de quoi l’être, l’Association Étudiante de l’Université McGill (AÉUM) gère plus de 230 clubs, couvrant des sujets aux antipodes et proposant à différentes communautés de se retrouver, et d’ affirmer leur présence sur le campus. Par où commencer… Probablement par la Soirée des Activités (Activities Night) qui aura lieu ce mercredi 13 et jeudi 14 septembre de 15h à 20h, qui permet de littéralement sillonner entre les clubs, qui font valoir leur identité et vous convaincront peut-être de les rejoindre.

Le but lorsque l’on s’engage est avant tout de trouver sa place, au sein d’une communauté qui nous représente et nous permet de développer des compétences en fonction de nos centres d’intérêts. Certains clubs à McGill sont organisés et développés d’une façon impressionnante, y appartenir donne de vraies responsabilités qui s’inscrivent dans le concret. Les conférences McGill Model United Nations Assembly (McMun) ou Secondary Schools’ United Nations Symposium (SSUNS) accueillent par exemple chaque année des milliers d’étudiantes et étudiants de toute l’Amérique du Nord. Ils·elles viennent participer à ces simulations des Nations unies réputées, et elles sont entièrement organisées et dirigées par des étudiant·e·s de l’Université McGill. Les enjeux sont grands, alors ces expériences apportent des apprentissages uniques que l’on ne trouverait jamais dans les livres.

« Je voulais explorer les possibilités, mais face à l’abondance j’étais paralysée »

Il y a aussi les clubs qui représentent des communautés marginalisées, des minorités ethniques, géographiques ou religieuses, et qui peuvent créer un réel sentiment d‘ appartenance au sein d’une université si grouillante d’étudiant·e·s qu’elle en devient impersonnelle. Faire partie d’un club peut permettre de compléter des enseignements, mais aussi d’aider à trouver une communauté au sein de laquelle on se sent exister. Il ne faut pas hésiter à essayer, mais ne pas non plus se perdre en surchargeant son emploi du temps.

Comment éviter de s’écrouler sous le poids des impératifs? Le Délit a rencontré Lucille Applegate, une étudiante en troisième année très impliquée depuis sa première année dans de nombreux clubs qui lui ont donné de belles responsabilités, et enseigné beaucoup. Elle nous parlera aussi des difficultés qu’elle a rencontrées, et du cheminement qui l’amène à trouver le bon équilibre.

Une étudiante (très) impliquée

Depuis sa première année, Lucille est très impliquée au sein de nombreux clubs, et occupe des positions à responsabilités qui lui demandent du temps. Elle a commencé en devenant vice-présidente des Affaires externes du First Year Council de l’AÉUM, dès son arrivée à l’Université. Dès la session d’hiver de sa première année, elle a fait partie de l’équipe de délégation de simulation des Nations unies de l’université, qui se réunit tous les samedis matins et demande beaucoup de travail en dehors de ces réunions. Puis, durant cette même session, elle fut désignée pour organiser les événements qui ont lieu durant la conférence SSUNS pour des milliers d’étudiant·e·s du secondaire pendant quatre jours en novembre. Lucille choisit ses engagements en fonction de deux critères : elle veut « relever des défis et rencontrer de nouvelles personnes, qui lui ressemblent et qui l’inspirent ». Pour ces raisons, elle a également décidé d’être coordinatrice de la logistique du Frosh de la Faculté des arts cette année, qui fut « avec mon expérience à SSUNS, mon engagement préféré, car incroyablement gratifiante ».

Le bon équilibre

Faire partie d’autant de clubs tout en poursuivant des études à l’Université McGill peut être compliqué à gérer, logistiquement, mais aussi mentalement. Lorsque l’on s’engage dans un club, il n’est jamais possible d’être complètement conscient·e du temps que cela va prendre, d’autant plus pendant la première année, alors que tout est découverte. Lucille nous confie qu’il est déjà arrivé que « mes engagements prennent le dessus sur mes études et que cela ait un effet sur mes notes ». Il a toujours été important pour elle de ne pas laisser tomber les gens avec qui elle travaille, car contrairement au cours, dans un club, si l’on ne remplit pas sa part, le travail retombe souvent sur quelqu’un d’autre. Elle considère d’ailleurs le sens des responsabilités que cela lui a donné comme le plus grand enseignement que ses engagements lui ont apporté. Avec le temps, elle a appris que les études et la santé mentale sont les vraies priorités. Lorsque cela devient trop, « il ne faut pas hésiter à communiquer avec les autres membres du club, car nous sommes tous·tes des étudiant·e·s avant tout ». Finalement, il faut savoir prendre des pauses et prendre soin de soi.


Après s’être essayée à de nombreux clubs et engagements différents, Lucille nous a donné un conseil pour celles et ceux qui veulent s’impliquer dans un club. Elle m’a répondu : « Osez vous lancer. Le but n’est pas de tout savoir avant d’essayer, les clubs sont là pour nous apprendre, et ils sont parfois des révélations. » Lucille a appris le sens du devoir envers les autres et envers elle-même, mais aussi l’organisation. En construisant des projets avec d’autres, elle a pu vivre l’esprit de communauté, qui peut parfois être difficile à trouver au sein d’une si grande université.

Et Le Délit?

Faire partie du Délit est également une expérience particulière qui donne de nombreuses responsabilités et demande beaucoup de temps. En effet, le journal paraît toutes les semaines et assume le rôle d’être la première plateforme d’informations francophones sur le campus de McGill, les éditrices et éditeurs doivent ainsi toujours assumer leur part de travail. Nous avons de ce fait demandé à notre rédacteur en chef depuis la session d’hiver 2023, Léonard Smith pourquoi et comment il occupait cette position si importante pour notre fonctionnement, à côté de ses études. Il dit considérer le Délit comme un apprentissage à part entière et unique, que les études ou la vie professionnelle ne permettraient jamais. Il précise : « Je considère le Délit comme un processus au sein duquel on est amené à être en constant apprentissage. C’est une expérience unique en son genre de travailler dans une association à but non lucratif mais qui a tout de même les moyens de diffusion à sa disposition pour rejoindre le lectorat chaque semaine. »

« Faire partie du Délit est également une expérience particulière qui donne de nombreuses responsabilités et demande beaucoup de temps »

Concernant la nature même de notre club, qui nous forme au métier de journaliste par le fait même de la pratique et de l’entraide, il ajoute : « Cela nous amène à nous confronter à une diversité de propositions, que ce soit de la part des membres de l’équipe ou des contributeur·rices en réévaluant et en questionnant constamment nos propres opinions. Le Délit est un endroit propice au partage et à l’entraide. On exerce notre esprit critique au quotidien, et il n’y a pas de formations similaires pour les journalistes en devenir à McGill. »

Faire partie de clubs est une expérience unique qui vient compléter l’enseignement universitaire d’une façon plus personnelle, qui nous ressemble.

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La lanceuse d’alerte américaine Reality https://www.delitfrancais.com/2023/09/13/la-lanceuse-dalerte-americaine-reality/ Wed, 13 Sep 2023 11:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=51954 Portrait : Reality Winner ou l’Américaine qui contra le gouvernement américain.

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Dans ma volonté de donner une plus grande visibilité aux films réalisés par des femmes, en réponse aux barrières financières et sociales encore trop importantes auxquelles celles-ci sont soumises, je suis allée voir le premier film de Tina Satter, sorti au moi d’août : Reality. Le film s’inscrit d’une façon quelque peu déroutante dans la réalité, étant entièrement basé sur l’enregistrement d’une heure et vingt minutes de l’interrogatoire d’une Américaine des plus normales, nommée Reality. Le titre réfère à l’histoire de cette femme ayant réellement existé, et qui s’est vue interrogée par le Bureau fédéral d’enquête américain (FBI), le samedi 3 juin 2017, avant de voir sa maison être fouillée de fond en comble. Tout semble anodin : elle possède des animaux de compagnie, habite dans un petit pavillon, donne des cours de yoga, et les agents du FBI s’assurent sans aucune agressivité de son confort. Néanmoins, ils sont là pour l’interroger.

Qui est Reality?

Reality Winner ne donne pas seulement des cours de yoga, comme on le découvre au fil de l’interrogatoire. À 25 ans, elle est vétérante de l’US Air Force et est maintenant linguiste pratiquant le farsi et le pachto (langues parlées notamment en Iran et au Pakistan). Elle travaille ainsi pour Pluribus International Corporation, une entreprise sous-traitante pour l’Agence Nationale de Sécurité (NSA) américaine. Tandis que les intentions des agents semblent des plus honnêtes, ils finissent tout de même par lui soutirer plusieurs informations cruciales. Le travail qu’elle occupe lui donne accès à des documents classés « secret défense », un sujet qui semble particulièrement les intéresser. La fiction n’a parfois rien besoin d’inventer, la réalité étant si surprenante. En un peu plus d’une heure, sans une once d’hostilité, les deux agents parviennent à faire avouer à Reality ce pourquoi elle sera ensuite arrêtée. Elle a imprimé et sorti de son lieu de travail de façon illégale un rapport qu’elle a volontairement recherché, pour ensuite l’envoyer aux reporters du journal The Intercept, risquant ainsi sa carrière, mais s’exposant surtout à de lourdes répercussions légales, parfaitement consciente des conséquences qui pouvaient s’ensuivre.

« Tout semble anodin : elle possède des animaux de compagnie, habite dans un petit pavillon, donne des cours de yoga, et les agents du FBI s’assurent sans aucune agressivité de son confort. Néanmoins, ils sont là pour l’interroger »

2017 : les enquêtes sur l’élection de Trump

En 2017, les journalistes américain·e·s délibèrent sur les plateaux télévisés au sujet d’enquêtes inachevées, lancées notamment par le procureur Robert Mueller. Des doutes autour des élections présidentielles de 2016 naissent dans une société américaine qui se polarise : la démocratie est remise en question. L’élection du président américain Donald Trump aurait été truquée (présumément en sa faveur) en raison d’une supposée ingérence russe. Donald Trump a d’ailleurs tenté de réutiliser cet argumentaire en son avantage, ce qui est relativement très contradictoire.

Dans ce contexte, Reality Winner vit une terrible frustration : elle a accès à des documents qui pourraient fournir des réponses, des réponses qu’elle estime essentielles pour ses compatriotes américains. Alors, elle fait ce que notre conscience nous pousse irrépressiblement à faire face à une réalité légale nationale injuste : elle devient hors-la-loi au nom de la justice américaine. Les documents confidentiels qu’elle envoie à The Intercept attestaient de l’ingérence russe dans l’élection de Donald Trump en 2016. Plus précisément, ils prouvaient la tentative de pirates informatiques russes de contrefaire un fournisseur de machines de votes. Des informations essentielles, qui pouvaient remettre en question la valeur de la démocratie américaine, des informations auxquelles le public n’aurait pas eu accès sans l’action courageuse d’une individue, qui sacrifia sa liberté pour demeurer fidèle à ses idéaux. Le geste posé par Reality la condamne à cinq ans et trois mois de prison en 2018. Ce faisant, elle devient la première personne inculpée au motif de l’Espionnage Act de 1917. Les nombreuses pétitions et la demande de grâce au Président n’auront servi à rien, mais elle est libérée de façon anticipée pour bonne conduite en 2021. Elle demeure néanmoins en centre de réinsertion pendant un moment.

« Des informations essentielles, qui pouvaient remettre en question la nature de la démocratie américaine, des informations auxquelles le public n’aurait pas eu accès sans l’action courageuse d’une individue, qui sacrifia sa liberté pour demeurer fidèle à ses idéaux »

Une femme contre l’état américain

Le film de Tina Satter ne se contente pas de relayer l’histoire trop peu connue d’une femme qui s’est sacrifiée au nom de la vérité, il révéle également une réalité plus subtile. L’art permet d’exposer une vision, un parti pris, dans le cas du documentaire, ou ici du docudrama. La réalisatrice utilise des effets stylistiques pour révéler la perversité des méthodes utilisées par le FBI, qui prennent Reality au dépourvu et manipulent ses réponses jusqu’à ce qu’elle offre une confession. Les agents empruntent des airs dignes de confiance, pour finalement imposer leur domination et lui faire comprendre qu’elle n’a en réalité aucun pouvoir sur la situation, qu’ils savent déjà tout. Ils veulent simplement comprendre la motivation derrière ses actes. Du moins c’est ce qu’ils prétendent.

Les contre-plongées de la caméra, les ralentis et les gros plans explicitent également la position dans laquelle Reality se trouve vraiment. Elle est une femme, seule, plutôt petite, incertaine, face à deux hommes imposants physiquement, sûrs d’eux et armés. Elle est une individue sans pouvoir dans la société américaine, une femme manipulée par deux hommes qui la dominent en tout point. Sa vulnérabilité semble irréelle. Était-elle donc vouée à perdre en dévoilant ces documents? Rien ne pouvait apparemment la protéger.

Ce film et cette histoire m’ont menée à me poser de nombreuses questions. Les individu·e·s peuvent-ils·elles jamais contrer un État ou une institution sans le soutien de la population? Et si c’est le cas, n’est-il alors pas le rôle des journalistes, des artistes et des médias, que de révéler leur histoire au public? Les reporters de The Intercept n’auraient-ils·elles pas dû faire plus pour protéger Reality ou pour mieux relayer sa version des faits? Ont-ils·elles aussi été victimes de pression gouvernementales? Et n’est-ce pas la responsabilité de la population, notre responsabilité, que de se battre pour la protection des lanceurs et lanceuses d’alerte? En ce qui me concerne, c’est pour cela que j’écris cet article, car maintenant que je connais l’histoire de Reality, il me semble qu’il est de mon devoir de la diffuser à mon échelle.


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Renforcer l’excellence : l’impact de la Coupe du monde féminine https://www.delitfrancais.com/2023/08/30/renforcer-lexcellence-limpact-de-la-coupe-du-monde-feminine/ Wed, 30 Aug 2023 11:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=51814 Une nouvelle ère pour le soccer féminin?

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Cet été a eu lieu la neuvième édition de la Coupe du monde féminine de soccer en Australie et en Nouvelle-Zélande. Trente-deux équipes se sont qualifiées, dont quatre nations africaines : le Maroc, le Nigéria, la Zambie et l’Afrique du Sud, une première pour le continent. Ce tournoi, qui a pris place du 20 juillet au 20 août, a marqué un véritable tournant pour le soccer féminin avec un record de 1.5 milliard de visionnements sur toute sa durée. La finale, qui a eu lieu devant une foule impressionnante de 75 000 personnes, s’est conclue par une victoire surprise de l’équipe espagnole face aux championnes en titre de l’Euro 2022, les Lionesses du Royaume-Uni.

L’Australie et la Nouvelle-Zélande, deux pays où le soccer n’est pas un élément culturel central, ont été des organisateurs plus qu’accueillants. Le climat était explosif : stades remplis à craquer, défilés de foules portant des maillots à l’effigie des Matildas de l’Australie, et des spectateurs venus de partout dans le monde afin de soutenir les différentes nations. L’accueil chaleureux du public durant le mois de compétition a été reçu avec joie, mais aussi avec surprise, par les équipes participantes.

Les joueuses font face à de nombreux obstacles dans leur carrière, tels que le manque de financement, le sexisme et l’inégalité salariale, particulièrement exacerbés dans le monde du soccer. En effet, la Coupe du monde masculine, un événement central de ce sport, a une portée internationale bien supérieure et apporte aux joueurs de nombreuses opportunités. Des occasions auxquelles les joueuses n’ont souvent pas accès, dû à un manque d’intérêt du public ainsi qu’à une absence de financement qui les empêchent d’atteindre leur plein potentiel au sein de leur carrière professionnelle.

Clément Veysset | Le Délit

Un tournant dans le soccer féminin

Concernant la Coupe du monde féminine 2023, elle nous apprend beaucoup sur la condition féminine dans un sport historiquement et culturellement dominé par les hommes. Cette fois-ci, le tournoi international a donné lieu à des parcours de joueuses inspirants, des progrès importants pour les équipes féminines souvent sous-estimées et sous-financées. C’est le cas de l’équipe féminine du Maroc, qui pour sa première participation à une compétition mondiale, s’est rendue en huitième de finale, et a de ce fait éliminé l’Allemagne, favorite de ce tournoi. La joueuse Nouhaila Benzima, membre de l’équipe du Maroc, a elle aussi marqué l’histoire en participant à ce mondial tout en portant le hijab. Elle a transmis le message fort que le hijab n’a plus raison d’être une barrière dans le monde professionnel et sportif. Considérant la portée de ce tournoi à l’international, son geste a été vu comme un signe d’espoir pour les jeunes filles voilées intéressées par le soccer, ainsi que pour toutes les femmes voilées. De son côté, dans un parcours similaire à celui de l’équipe marocaine, la Jamaïque a impressionné l’audience en étant le premier pays des Caraïbes à se qualifier pour la Coupe du monde, ainsi qu’en progressant jusqu’en huitième de finale.

« Elle a porté le message fort que le hijab n’a plus raison d’être une barrière dans le monde professionnel et sportif»

Ce tournoi a donc permis de sensibiliser le public à la lutte des équipes nationales féminines pour plus d’équité salariale, un combat qui a pris une certaine ampleur dans les médias au cours des dernières années. En effet, les joueuses ont dénoncé les difficultés d’obtenir un salaire adéquat, et représentatif de leurs efforts, une intervention soutenue par leurs fédérations respectives.

L’exemple le plus médiatisé est certainement la lutte acharnée de l’équipe des États-Unis pour l’équité salariale, et ce, depuis 2016. La justice américaine a finalement tranché en leur faveur, et les joueuses ont pu bénéficier d’une compensation financière de près de 22 millions de dollars. De plus, il existe maintenant une obligation légale d’égalité salariale entre les équipes féminine et masculine américaines. En 2023, la FIFA (Fédération International de Football Association) a imposé un salaire minimal de 30 000$ pour l’ensemble des joueuses prenant part au mondial. De plus, le prix monétaire offert aux équipes féminines du tournoi a quadruplé depuis 2019, jusqu’à atteindre les 152 millions de dollars. Cette évolution importante de la condition salariale des joueuses est à souligner, mais se trouve encore loin du montant de 440 millions de dollars alloué à la Coupe du monde masculine. Ces avancées à l’échelle internationale s’avèrent un bond considérable pour la condition féminine dans le sport et sont à l’image de l’engouement exceptionnel qui entoura la Coupe du monde féminine de cet été.

« Ces avancées à l’échelle internationale s’avèrent un bond considérable pour la condition féminine dans le sport et sont à l’image de l’engouement exceptionnel qui entoura la Coupe du monde féminine de cet été »

La crédibilité et l’intérêt grandissant accordé au sport féminin ces dernières années ont permis de faire pression sur les fédérations sportives, améliorant ainsi les conditions de travail des joueuses et celles de nombreuses installations sportives. Le club de soccer CF Montréal, par exemple, a mis en place en 2023 un programme féminin de soccer, qui a pour but d’encadrer davantage les jeunes femmes investies dans ce sport, afin de faciliter l’équilibre avec leurs études et d’offrir davantage d’opportunités vers l’équipe nationale canadienne ou les clubs professionnels. Tout ce progrès autour du développement des équipes féminines et de la lutte pour l’égalité salariale des joueuses a mené à une Coupe du Monde fascinante. Un mondial rassemblant plus d’équipes qu’avant, avec un niveau technique et tactique élevé, produisant des matchs serrés aux résultats surprenants, alors que le succès inattendu de certaines équipes entraînait une curiosité nouvelle de la part des spectateurs pour le soccer féminin.

Jade Lê | Le Délit

Encore un long chemin pour le soccer féminin

Même si cette Coupe du monde féminine a engendré d’importants progrès en matière d’équité salariale et d’intérêt de la part du public, des inégalités profondes persistent. L’équipe jamaïcaine, qui s’est rendue en huitième de finale pour la première fois de son histoire, a dû assumer une part du coût de sa participation au mondial en organisant une levée de fonds sur la plateforme Gofundme, ce qui a grandement ému la sphère publique. Et il ne s’agit pas d’un cas isolé. En effet, en raison du faible salaire alloué, plusieurs joueuses des équipes américaines et australiennes se voient contraintes de recourir à des congés sans solde à leur employeur secondaire en vue de subvenir à leurs besoins.

Difficile d’imaginer une réalité où les joueuses féminines doivent lutter pour maintenir leur santé physique et mentale, tout en assumant les frais de leur propre participation à un tournoi international, qui génère pourtant des profits monstrueux. Malgré les avancées notables de la part des fédérations, il est important de souligner la négligence de ces dernières concernant le développement des équipes féminines. L’équipe marocaine n’a pu débuter son processus de développement professionnel qu’en 2014, le Maroc étant un pays où le sport féminin demeure mal vu par certains.

« Difficile d’imaginer une réalité où les joueuses féminines doivent lutter pour maintenir leur santé physique et mentale, tout en assumant les frais de leur propre participation à un tournoi international, qui génère pourtant des profits monstrueux »

Nous pouvons également aborder la lutte opposant l’équipe espagnole, championne de ce mondial et sa propre fédération sportive. En effet, plus d’une quinzaine de joueuses ont été exclues du tournoi, dont les stars Sandra Paños et Mapi León, en raison d’un conflit datant de l’Euro 2022 où les joueuses avaient réclamé un changement systémique de la direction de la fédération. Cette demande a provoqué l’exclusion au mondial des 15 joueuses espagnoles ayant été mêlées à ce conflit politique par l’entraîneur Jorje Vilda.

Le sexisme est omniprésent dans le sport, et ce mondial en est la preuve : des spectateurs du monde entier ont dénoncé le scandale sexiste de la cérémonie de la finale de la Coupe, durant laquelle le président de la RFEF a embrassé sur la bouche une joueuse espagnole, Jennie Hermoso. Celle-ci a plus tard admis qu’elle s’était sentie « vulnérable et victime d’une agression » de la part du président. Ce geste a semé l’émoi en Espagne, le peuple espagnol réclamant même la démission du président, Luis Rubiales. Quelle ironie de voir à la fois tant de progrès pour la condition féminine dans le sport côtoyer une agression sexuelle banalisée par de nombreux dirigeants, qui excusent ce geste au nom des « émotions » et de la « fierté ».

« Quelle ironie de voir à la fois tant de progrès pour la condition féminine dans le sport côtoyer une agression sexuelle banalisée par de nombreux dirigeants, qui excusent ce geste au nom des ‘‘émotions’’ et de la ‘‘fierté’’ »

Un momentum à conserver

Cette Coupe du monde a permis de mettre en valeur le niveau technique des joueuses et l’intérêt nouveau pour le soccer féminin, qui va offrir aux joueuses de nombreuses opportunités. Néanmoins, il est essentiel de garder à l’esprit les obstacles concernant l’équité salariale et le sexisme, qui freinent encore beaucoup les femmes dans leur carrière sportive. De plus, le momentum de soutien face au soccer féminin reste inédit. Reste à espérer que d’ici la prochaine Coupe du monde en 2027, la condition féminine au sein du sport n’aura cessé de progresser, et que les joueuses professionnelles n’auront plus à naviguer une carrière sportive en étant sous-estimées et sous-payées.

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Rape and Revenge https://www.delitfrancais.com/2023/04/05/rape-and-revenge/ Wed, 05 Apr 2023 11:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=51480 Opinion : se réapproprier le cinéma.

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Avertissement : Cet article traite des sujets du viol et des violences sexuelles.

Longues jambes dénudées, pistolets dans les porte-jarretelles, costumes de super-héroïnes moulants à en transpercer la peau, déhanchement sur la piste, le bouton de la chemise légèrement défait au bureau… Et puis, les gros plans, ceux qui nous font oublier que nous n’aimons pas tous·tes admirer les collines féminines, ceux qui nous font nous délecter – quelle que soit notre orientation sexuelle – de l’esthétique divine du corps féminin. La caméra nous permet de vivre des milliers de vie, à travers les yeux et les oreilles d’étranger·ère·s venu·e·s d’autres temps, d’autres univers. Seulement, il semble que la plupart du temps, dans les sièges en velours des salles de cinéma, nous devenons tous·tes des hommes hétérosexuels, et les femmes deviennent l’objet ultime, celui qui n’existe que pour le plaisir des yeux. Le cinéma n’a long- temps offert de représentation qu’à ce regard masculin, pour qui, le sang des blessures des plus grandes guerrières n’existait que pour faire pointer leurs tétons sous leur robe blanche incommodante et ridicule. Ce regard a joué un rôle important dans la construction de la culture du viol et a contribué à l’instrumentalisation des corps féminins. Nous avons tous·te·s appris à regarder ces femmes, Catwoman, Loana, la fée clochette ou Lara Croft, avec désir et envie, oubliant qu’elles étaient supposées être plus que de vulgaires corps. Pendant des années, le sous-genre cinématographique du Rape and Revenge, souvent associé au cinéma d’horreur, allait au-delà, en érotisant l’une des plus grandes violences faites au corps : le viol. Ce sera le cas jusqu’à ce que l’histoire nous prouve que nous devons nous réapproprier nos représentations. Le regard féminin a su s’emparer de ce sous-genre pour le transformer en un fantasme jouissif de vengeance et de réparation sanglante. Pour les siècles de violences sexistes, mais surtout de sexualisation répugnante des personnages féminins au cinéma, le regard féminin aura réaligné la trajectoire de ce genre en se l’appropriant. La caméra, synonyme de pouvoir dans ce cas, permet de redessiner la femme, autrefois hypersexualisée dans l’oeil du public.

« Ce regard a joué un rôle important dans la construction de la culture du viol »

Viol et vengeance

Le sous-genre cinématographique du Rape and Revenge, souvent associé au cinéma d’exploitation, d’horreur ou encore au thriller, a longtemps reposé sur des codes profondément misogynes. Le scénario est fondé sur un ou plusieurs viols, suivi de la vengeance de la victime ou d’un·e de ses proches. Ce sous-genre parle de colère, une colère pour laquelle les femmes sont souvent stigmatisées. Il cherche à abattre les codes du genre pour offrir aux femmes des chemins d’expressions. Mais même sur ce terrain, les hommes sont parvenus à s’approprier ce genre pour le modeler à leur image, en lui donnant la forme de leurs fantasmes les plus fous. Dans L’Ange de la vengeance d’Abel Ferrara, sorti en 1981, l’héroïne nommée Thana devient tueuse à la chaîne après avoir subi plusieurs viols. Elle porte ses pistolets dans ses porte-jarretelles. Le cliché est si grotesque et misogyne, qu’on se demande comment Ferrara a pu filmer sérieusement cette représentation ridicule, presque caricaturée, d’une femme assoiffée de vengeance. Dans Irréversible de Gaspar Noé, la scène de viol est tout simplement insupportable, et la vengance, portée par Vincent Cassel, a les couleurs de la violence masculine et du duel chevaleresque vieux-jeu d’homme-à-homme. Les réalisateurs ne font pas vraiment le travail pointilleux de transcendance qui permet normalement à l’artiste de représenter avec justesse des expériences qu’il·elle n’a pas vécues. Ils abordent le viol d’un point de vue voyeur, la victime étant ainsi aliénée, doublement victime de nos regards. Lorsqu’un·e réalisateur·rice représente des violences sexuelles, il·elle a le devoir de se questionner. Tout le monde sait qu’un coup de poing fait mal; ainsi, il est impossible de rendre cette action attrayante, d’effacer la douleur qu’elle implique. Nous savons tous·tes que la violence n’a rien d’enviable. Pour ce qui est la violence sexuelle, c’est d’autant plus cruel car le sexe est censé être une source de plaisir. La douleur transperçante qui peut en découler n’est pas évidente pour tout le monde. Pour comprendre la gravité de cet acte, et en désérotisant cette violence, le cinéma peut contribuer à remanier les perceptions. Tandis que la justice reste stagnante à l’égard des viols au quotidien, le cinéma devient un outil pour crier cette rage légitime, née après des siècles passés sous la loi du silence.

« Tandis que la justice stagne à l’égard des viols au quotidien, le cinéma devient un outil pour crier cette rage légitime née après des siècles passés sous la loi du silence »

Merci Thelma, merci Louise

Thelma et Louise, réalisé par Ridley Scott et sorti en 1991, raconte la cavale de deux femmes, Thelma et Louise, fuyant la police, mais surtout, le patriarcat. L’intrigue commence tandis que Louise tue, d’un coup de revolver,
un homme dans le stationnement d’une boîte de nuit, afin de sauver Thelma d’un viol. Le film est jouissif, et leur vengeance n’existe nullement pour le plaisir des hommes. Elle est sincère et libératrice : elles s’émancipent du patriarcat, pour personne d’autre qu’elles-même. Quand elles s’embrassent à la fin, on se doute que leur baiser est le symbole de leur détachement complet du regard masculin; elles existent pour elles, à deux. Quel que soit le regard de désir que les spectateurs auraient pu poser sur elles jusqu’à ce moment, elles signent pour de bon son illégitimité. En 1991, le premier film de Rape and Revenge libérateur a vu le jour. Puisque la justice n’apporte jamais réparation aux victimes dans la plupart des cas, Thelma et Louise se sauvent elles-mêmes, et leur cavale leur offre la puissance dont le viol et la police tentent de les priver. Après le mouvement #MeToo né en 2007, d’autres films de rape and revenge arborant un regard féminin puissant voient le jour. Elle de Paul Verhoeven ou encore Revenge de Françoise Coralie Fargeat, plus gore, plus violent, plus en colère. Les personnages féminins y sont entiers, dans tout ce que vous pouvez aimer ou détester. Elles jouent des personnages à la construction complexe, qui peuvent nous fasciner autant que nous effrayer. La caméra leur offre un champ d’expression ultime, où les rêves de vengeance les plus intimes qui hantent nos cœurs voient le jour. Elles violentent, tuent, humilient, frappent et regardent. Tandis que la réalité ne peut justifier ces actions, c’est là que le cinéma comme arme culturelle prend tout son sens.

« Les personnages féminins y sont entiers, dans tout ce que vous pouvez aimer ou détester »

Les films de Rape and revenge sont une vengeance sanglante et radicale contre les représentations niaises et humiliantes qui ont enfermé les femmes dans des personnages soumis et superficiels. Ces films ne justifient pas la vengeance : ils expriment une colère viscérale, incomprise, et trop souvent remise en question. Ils provoquent avec insolence la justice, qui croit trop peu souvent les victimes, qui les diminue et les abandonne. La violence masculine fut toujours honorée à travers l’histoire du cinéma. Avec le genre du Rape and Revenge, un regard féminin s’affirme et prépare le terrain pour de prochains films, plus libérateurs encore. De nouvelles histoires s’écrivent, une page se tourne, et la caméra change de camp. 

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Allô chéri, j’ai envie de toi (ou pas) https://www.delitfrancais.com/2023/04/05/allo-cheri-jai-envie-de-toi-ou-pas/ Wed, 05 Apr 2023 11:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=51614 Témoignages d’étudiantes sur leur rapport au sexe à distance.

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À une ère aussi technologique et numérique que la nôtre, les relations ne sont plus arrêtées par la séparation physique. De plus en plus de couples prennent la décision de maintenir leur lien, par le biais de la  technologie. McGill est une université qui accueille de nombreux étudiant·e·s étranger·e·s, qui ont laissé leur dulciné·e dans leur pays d’origine, et utilisent téléphones, ordinateurs et écouteurs pour maintenir l’alchimie le temps de la séparation. Mais pour le sexe, cet élément du couple en son essence purement physique, quelle relation entretiennent-ils avec le désir ? Le Délit a recueilli les témoignages de quatre étudiantes sur leur rapport au sexe à distance dans leur relation.

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Tous les témoignages sont anonymes

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Sara: J’ai pratiqué le sexe à distance pendant le confinement et pendant les vacances avec mon ex petit-copain avec qui j’ai été en relation pendant plus d’un an. Pendant le confinement, on faisait des facetime où chacun se masturbait, tous les soirs pendant un mois et demi. Parfois, on se voyait la journée et on s’envoyait quand même des nudes le soir. Quand on a commencé les facetime sexuels, je n’avais jamais couché avec un garçon avant, et ça m’a permis de découvrir le plaisir masculin sans me mettre trop de pression, parce que je n’avais rien à faire. Cela m’a aussi permis de m’ouvrir plus facilement, de poser pleins de questions et d’aborder ma première fois beaucoup plus sereinement. J’étais plus à l’aise car le sexe à distance a décomplexé le sexe entre nous. Pendant les vacances, cela nous permettait aussi de préserver notre lien physique et sexuel.

Seulement, à un moment, cela a pris une place vraiment importante dans notre relation, et c’était un peu devenu une routine. Je me suis lassée, et j’avais plus de mal à dire non, car les choses s’étaient installées ainsi. Ça m’arrivait de le faire de façon expéditive, de simuler. Je trouve que le consentement est plus difficile à exprimer à distance car il est plus difficile de faire ressentir les choses à la personne lorsqu’on a du mal à les verbaliser. Au final, c’est le plus gros problème avec le sexe à distance : tu ne peux pas autant comprendre les émotions, les sentiments d’une personne en vidéo que dans la vraie vie. 

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Rita: Avec mon ex-copain, on faisait des facetime sexuels et on échangeait des vidéos et des photos. J’ai plutôt une bonne relation avec ça parce que je n’ai jamais eu de mauvaises expériences, alors que je sais que c’est arrivé à beaucoup de personnes. Je trouve que le sexe à distance c’est une grosse étape. Tu dois d’autant plus avoir confiance en l’autre et être à l’aise avec ton corps. Le sexe avec mon ex prenait une grande part de notre relation, et se voir ainsi à distance nous permettait de garder ce lien et ce désir entre nous, malgré la séparation physique. Quand tu es loin l’un de l’autre, je trouve que tu peux facilement tomber dans une routine, avec les appels et les messages ; pour moi, c’était un moyen de préserver la flamme. L’expérience du sexe à distance peut parfois être frustrante car il y a moins d’alchimie. C’est plus automatique, purement sexuel, et l’autre devient un peu « objectifié », lorsqu’il y a moins le côté affectif, avec les caresses et les câlins. À la longue, j’avais peur que cela devienne toxique, que l’autre devienne seulement un objet à travers l’écran, parce qu’il manquerait ce côté organique.

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Paola : Je suis en relation à distance avec mon copain depuis plusieurs mois. Moi, je n’aime pas trop le sexe virtuel ; je trouve qu’il y a moins d’excitation et je trouve ça gênant quand cela se passe derrière un écran. On s’envoie des photos de temps en temps, mais rien de trop osé. Je lui ai dit dès le début que je n’avais pas envie de voir son pénis à l’écran, que ça ne me faisait rien du tout, et que ça me dégoûtait. Les vidéos ou les appels pour se chauffer, ce n’est pas du tout mon truc non plus. Parfois, on se chauffe par écrit, mais avec le décalage horaire, il va dormir, et moi je me retrouve là, en pleine journée ; je ne suis pas forcément à l’aise, je trouve ça « crade ». Le lendemain, je repense à ce que j’ai dit la veille, et je n’aime pas mes mots. Heureusement sur Snapchat, les messages se suppriment au bout de 24h…

Entre nous, le sexe à distance a été une source d’embrouilles. Lui, il veut vraiment qu’on trouve des moy- ens de le faire, alors que moi, pas du tout. Dans la vie réelle, on aime le sexe de façon plutôt égale. Mais nous sommes en relation à distance maintenant, et dans ce contexte, je peux vraiment m’en passer. Le virtuel ça ne m’excite pas. Les photos me rappellent qu’il est beau, mais cela ne va pas plus loin. Pour lui, les photos ont généralement l’effet inverse, alors il veut que l’on continue à se chauffer après. La plupart du temps, je ne veux pas, ça le frustre et il se braque. Il ne se rend parfois pas compte qu’il me met la pression. Si dans la vraie vie, je ne voulais pas coucher avec lui et qu’il me répondait « ah t’es relou », je le larguer- ais dans la minute, et ça, je lui ai expliqué. Quand on se retrouve, le sexe est vraiment bien, parce que la tension a eu le temps de monter. À distance, c’est plus compliqué.

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Maëlle: Mon copain et moi sommes en relation à distance depuis deux ans maintenant. On se voit tous les quatre mois, en décembre et pendant l’été. Ce qui est particulier, c’est qu’on s’est mis ensemble juste avant que je parte au Canada. On n’a donc pas vraiment pu profiter de la période en début de relation où le sexe prend beaucoup de place. Cela a beaucoup influencé notre rapport au sexe, et la place que cela prenait dans notre relation. Le sexe, pour moi, c’est un mode de con- nexion. Alors, nous avons trouvé d’autres moyens d’avoir cette connexion, même à distance. On a commencé à s’envoyer des photos sexy, on s’écrit aussi. Ça peut partir de quelque chose d’anodin, et après on se chauffe. On a essayé une ou deux fois le sexe au téléphone, c’était marrant, mais je n’étais pas 100% à l’aise, donc je ne sais pas si je le ferai à nouveau. Il est vrai que j’ai l’impression d’avoir moins envie qu’au début parce qu’il n’est pas là, alors il y a moins de choses qui déclenchent mon envie.

Dans notre relation, ne pas avoir de relation sexuelle pen- dant de longues périodes de temps n’est pas un problème. Pour nous, le sexe c’est un bonus, et le fait d’être à distance nous a obligé à fonder notre relation sur une connexion intellectuelle et émotionnelle. J’ai pu voir s’il me faisait rire, s’il m’intéressait vraiment, si j’aimais nos discus- sions. À distance, tu n’as pas la possibilité de régler des conflits ou d’exprimer ton amour pour l’autre par le sexe. Nous n’avions pas ce moyen de nous connecter, alors nous avons appris à tout verbaliser. Nous avons développé des racines fortes parce qu’il y a aussi beaucoup d’amitié entre nous. Sur le long terme, cela a renforcé notre relation.

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Pilule et libido : Pourquoi j’ai dit stop https://www.delitfrancais.com/2023/04/05/pilule-et-libido-pourquoi-jai-dit-stop/ Wed, 05 Apr 2023 11:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=51618 Opinion sur la pilule contraceptive et comment elle a gâché ma vie.

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J’ai pris la pilule contraceptive pendant quatre années consécutives, de mes 15 ans à mes 19 ans. J’ai commencé à la prendre parce que j’avais un copain et que ma maman m’avait dit qu’il fallait que j’aille chez ma médecin pour me renseigner sur les moyens de contraception. Elle m’avait prescrit, avec une facilité qui paraissait rassurante à l’époque, la pilule Leeloo, que j’ai continué à prendre jusqu’à mes 18 ans. Elle m’avait parlé de potentiels effets secondaires, mais rien qui pouvait me décourager à découvrir ma vie sexuelle, avec ce que je percevais comme une liberté, loin des préservatifs. Ma maman me le disait, la pilule était une chance et les femmes s’étaient battues pour cela. Il fallait que je l’apprécie.

Les choses se sont plutôt bien passées jusqu’à ce que je me sépare de mon premier copain, j’avais 17 ans. Pendant tout ce temps, je n’ai pas eu d’effets secondaires, mais j’ai vécu une petite dizaine de fois sur deux ans l’angoisse insoutenable de se croire enceinte. À 15 ans, je n’avais pas la maturité que nécessite la régularité avec laquelle il faut prendre la pilule. J’étais tête en l’air et emplie de choses à faire et à imaginer, ce qui menait à un nombre incalculable d’oublis de ma pilule. Je pensais pouvoir gérer cette anxiété, jusqu’à ce que les choses se gâtent… J’ai toujours aimé le sexe. Ma relation à mon corps était apaisée avant d’arriver à l’université, et j’aimais entretenir des relations avec des hommes, régulièrement, avec confiance et plaisir. Quand je suis arrivée à l’Université McGill, j’avais déjà quelques problèmes de libido qui se sont aggravés, mais que je prenais pour les conséquences de traumatismes ou d’une évolution naturelle. Je ne mouillais plus, et ma libido avait grandement diminué. J’avais souvent des sauts d’humeur, comme jamais auparavant.

Ma médecin m’a prescrit une nouvelle pilule, cette fois sans œstrogènes, la principale hormone féminine, Optimizette, et tous les symptômes que je viens de vous citer se sont exacerbés. J’étais malheureuse, je n’avais plus aucun désir, mes émotions me jouaient des tours que je ne comprenais pas, et je me croyais malade. Puis, un jour, j’en ai parlé à une de mes meilleures amies à McGill, qui s’est retrouvée dans chacun de mes symptômes. J’ai commencé à en parler autour de moi et j’étais loin d’être seule. Une copine me racontait avoir vu une psychologue pendant un an à cause de sauts d’humeur écrasants, tandis qu’elle a retrouvé son fonctionnement émotionnel normal à la seconde où elle a arrêté la pilule. Mes copines me parlaient de cette « flemme » de faire l’amour depuis qu’elles prenaient la pilule, sentiment que je comprenais si bien. Cette flemme, je la vivais dans ma chair. Ce n’était plus moi. J’aimais le sexe, j’avais envie de vivre avec fougue l’intensité de ma libido, parce que j’aimais ça, parce que j’étais jeune, parce que j’aimais. Après quatre ans de vie commune avec la pilule contraceptive, je lui ai dit que c’était fini, un jeudi après-midi, en plein milieu d’une plaquette. J’avais choisi
la date avec ma meilleure amie qui arrêtait en même temps que moi, pour nous donner du courage. J’ai gardé la plaquette dans mon portefeuille quelques jours, puis finalement, j’ai tout jeté.

« Après quatre ans de vie commune avec la pilule contraceptive, je lui ai dit que cétait fini, un jeudi après-midi, en plein milieu d’une plaquette »

Cela fait maintenant plus d’un an que j’ai arrêté la pilule. Je crois que c’était une des décisions les plus courageuses de ma vie. L’une des décisions dont je suis le plus fière. Je me suis retrouvée, comme je m’étais laissée quand j’avais 15 ans. J’ai retrouvé mon corps, ses variations et ses changements au fil de mon cycle hormonal. J’ai retrouvé ma libido, le fonctionnement normal de mon vagin, mon cerveau et ma joie de vivre. J’ai dit à mon copain d’aujourd’hui que je ne mettrai plus jamais de ma vie quelque sorte d’hormones que ce soit dans mon corps. Elles étaient bannies de ma vie, pour toujours. C’était ma décision et personne ne pouvait me faire changer d’avis. Mon plaisir vaut autant que celui de mon partenaire, et à ce que je sache le préservatif n’arrête pas le désir. Il a compris, ne m’a jamais demandé quoi que ce soit, ni même fait ressentir que ça le dérangeait. Avec la pilule contraceptive, je me suis sentie contrôlée, anesthésiée, on a tenté de m’adoucir, de me faire rentrer dans une case, alors que j’étais une jeune fille amoureuse du sexe, libre et affamée. Je ne veux plus sentir ce contrôle sur mon corps, et je voudrais que l’on parle plus de l’impact de la pilule sur la libido. Non, ce n’est pas un effet sans importance, ce n’est pas parce que nous sommes des femmes que nous n’avons pas le droit de profiter de tout ce que le sexe apporte. Je sais que certains effets de la pilule se poursuivent même longtemps après. Méfiez-vous de sa taille, elle est petite certes, mais cela ne la rend pas moins dangereuse.

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Mon expérience positive de la pilule https://www.delitfrancais.com/2023/04/05/mon-experience-positive-de-la-pilule/ Wed, 05 Apr 2023 11:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=51623 Opinion : Les risques en valent parfois la chandelle.

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Toi, prends-tu la pilule? » LA pilule, un comprimé tellement connu qu’on n’a même plus besoin d’y accoler un adjectif. Quand on possède un utérus, la question des anovulants s’impose. Cette question, que plusieurs doivent se poser parfois dès la puberté, divise les scientifiques et les médecins, tout comme elle divise notre entourage, qui considère souvent avoir son avis à donner. Permettez-moi donc d’y ajouter mon petit grain de sel positif, que le débat sur la pilule contraceptive gagnerait à prendre en compte.

La première fois qu’on ouvre une boîte de pilules contraceptives, on s’aperçoit qu’elle est essentiellement remplie par une immense feuille plutôt que par les comprimés eux-mêmes. On comprend donc qu’il y a beaucoup de contre-indications à prendre en compte quand on ingère des hormones chaque jour. Parmi les effets secondaires potentiels du médicament, il y a notamment des maux de tête, de l’irritabilité, des nausées et des menstruations irrégulières.

Les risques encourus varient aussi selon les hormones contenues dans les anovulants. Par exemple, les risques les plus dangereux, comme les caillots sanguins, la crise cardiaque, l’hypertension et l’accident vasculaire cérébral, sont seulement causés par les anovulants contenant de l’œstrogène.

« J’ai finalement trouvé une troisième pilule (…) qui a eu des effets incroyables sur mon bien-être » 

Parmi les personnes prenant ce type de médication, ce n’est qu’un faible pourcentage d’entre elles qui va réellement avoir de tels effets sur sa santé. Il est tout de même important de garder en tête que cette petite fraction, lorsque mise à grande échelle, se traduit par un grand nombre de personnes. Bien que ces problèmes de santé ne soient pas fréquents, ils peuvent être particulièrement graves, ce qu’il faut prendre en compte avant de commencer la médication. Pour une personne à la recherche d’un moyen de contraception qui n’impacte pas sa santé, tous ces risques peuvent faire pencher la balance vers un contraceptif différent. D’un autre côté, de nombreuses personnes prennent la pilule pour d’autres de ses bienfaits, au-delà de la promesse d’une absence de grossesse. Par exemple, pour les personnes qui ont des crampes menstruelles sévères chaque mois, prendre la pilule peut offrir des menstruations plus régulières et moins douloureuses, en plus de rendre leur flux plus léger. Les anovulants ont aussi la capacité de diminuer l’anémie et l’acné, de traiter l’endométriose et de réduire les risques de certains cancers. Ils permettent aussi, chez certaines personnes, de réduire le syndrome prémenstruel (SPM), dont les impacts sont affectifs, cognitifs et physiques, et qui touchent près de 70% des personnes possédant un utérus.

J’ai moi-même vécu avec un SPM très sévère qui a compliqué ma vie de mes 14 à 21 ans. Pour le traiter, j’ai essayé deux sortes d’anovulants, l’anneau contraceptif et des antidépresseurs, sans succès. J’ai finalement trouvé une troisième pilule, mieux adaptée à mon corps que les précédentes, qui a eu des effets incroyables sur mon bien-être. Étonnamment, ce médicament a été drastiquement plus efficace que les antidépresseurs pour améliorer ma santé mentale, puisqu’il agissait directement sur mon problème, dont la source était hormonale. Ce comprimé quotidien m’a été particulièrement bénéfique, et je pense que cela nécessite de nuancer le bilan bien terne que plusieurs dressent à l’égard de ce médicament.

Après tout, on est menstrué·e presque le quart de notre vie adulte et cette proportion est la même pour le syndrome prémenstruel. Mon SPM nuisait suffisamment à ma qualité de vie pour que je décide de prendre la pilule : les risques qu’elle avait pour ma santé valaient la peine d’être encourus si elle me permettait de mieux profiter de ce quart de ma vie où j’avais mon SPM, qui était autrefois assez pénible. Prendre ce médicament chaque soir me permet aujourd’hui de m’épanouir, etjenesuispaslaseuleàvoirla pilule sous ce jour positif. Si les anovulants améliorent la qualité de vie de plusieurs, que ce soit sur le plan physique, émotif ou cognitif, ils méritent que leurs bienfaits ne soient pas passés sous silence.

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Violon, féminité et éducation https://www.delitfrancais.com/2023/03/22/violon-feminite-et-education/ Wed, 22 Mar 2023 11:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=51375 Portrait : deux violonistes s’attaquent à un morceau compliqué et nous parlent de leurs parcours.

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Cette semaine, Au Féminin s’est entretenu avec Marie-Claire Cousineau et Isabelle Bélanger-Southey, deux violonistes inspirantes qui joueront dimanche prochain, le 26 mars à 16 heures à l’église Saint-Pierre Apôtre, une pièce d’Eugène Ysaÿe, rarement interprétée dans le monde étant donné son niveau de difficulté élevé. Elles nous parlent de musique, mais aussi de féminité et de leur expérience en tant qu’enseignantes à l’école Les Petits Violons fondée par le père de Marie-Claire Cousineau. Une école qui vise à accompagner les élèves et à leur apprendre à jouer ensemble, plutôt que de les mettre en compétition.

Le Délit (LD) : Pouvez-vous vous présenter brièvement et résumer votre parcours en quelques mots?

Marie-Claire Cousineau (MCC) : Je suis la directrice de l’école Les Petits Violons mais aussi la fille du fondateur. Quand j’étais plus jeune, le violon était mon activité préférée de la semaine, de loin. Pour autant, je ne pensais pas que j’allais devenir violoniste dès le début. Au début, j’enseignais pour donneR un coup de main, puis je suis allée à l’université étudier le violon, et tout est venu naturellement. Quand on fait de la musique classique, plusieurs portes s’ouvrent : on peut décider de faire des concours, des auditions pour être dans un orchestre symphonique, faire de la musique de chambre. J’avais décidé de faire de l’enseignement tôt, j’ai donc poursuivi dans cette voie. À côté, je suis musicienne à l’Orchestre Métropolitain.

Isabelle Bélanger-Southey (IBS) : Moi, j’ai commencé ici, aux Petits Violons, et je ne suis jamais partie. J’ai appris avec le père de Marie-Claire, Jean Cousineau, et éventuellement avec Marie-Claire. J’ai commencé à faire de l’orchestre symphonique au secondaire et je ne me suis jamais arrêtée parce que j’aime vraiment ça. Je suis allée à l’Université de Montréal étudier le violon d’interprétation, où j’ai étudié avec Yukari, la sœur de Marie-Claire, violon soliste à l’Orchestre Métropolitain de Montréal. Je n’ai pas quitté le nid! J’enseigne aux Petits Violons depuis quelque temps et j’ai commencé récemment à jouer à l’Orchestre Métropolitain.

LD: Est-ce que jouer la sonate pour deux violons en la mineur, Op. posth. d’Eugène Ysaÿe dimanche 26 mars prochain est un accomplissement pour vous; et si oui, en quoi?

MCC : Oui, c’est un accomplissement parce que c’est une œuvre difficile et longue, et aucune d’entre nous ne l’a déjà jouée. Quand on prend une œuvre que l’on a jamais déchiffrée, c’est un long processus, parce qu’au-delà d’en jouer les notes, il faut décider ce que l’on veut exprimer, pour que cela nous ressemble. Pour la petite histoire de l’œuvre, elle a été composée par Eugène Ysaÿe pour une de ses élèves, qui s’avérait être la reine de Belgique et qui devait être vraiment douée parce que la sonate est très difficile. En réalité, elle l’était même un peu trop, car ils ne l’ont finalement pas jouée. Il était difficile de trouver des versions de référence, nous avons donc travaillé avec plusieurs partitions, parce qu’il y avait des erreurs dans certaines mais aussi parce que nous avons préféré des parties de différentes versions. Mais oui, c’était une grosse entreprise.

IBS : Personnellement, c’est la première fois que je me plonge dans l’univers d’Ysaÿe pour jouer une pièce. Je trouve magnifique ce qu’il fait, mais de là à le jouer en concert… C‘était un travail de longue haleine, cela fait depuis septembre qu’on se retrouve pour travailler.

LD : Pouvez-vous nous parler d’une figure de la musique que vous admirez ou qui vous a influencée? Peut-être une femme?

MCC : Dans mon cas, c’est certainement ma sœur, Yukari. Ma sœur est plus âgée que moi, de quatre ans, donc elle a toujours été mon idole à tous les niveaux, parce que c’est ma grande sœur tout simplement; mais aussi parce que Yukari a réussi à faire un peu tout dans le violon, au-delà d’être violon soliste à l’Orchestre Métropolitain. J’ai eu la chance une fois de jouer à côté d’elle dans un orchestre, où elle était invitée en tant que violon solo. J’ai pu voir de près ce qu’implique le travail qu’elle fait, les choses qu’elle essaye de dire, les choses qu’elle ne dit pas mais qu’elle indique, des choses invisibles pour le public mais impressionnantes pour une violoniste.

IBS : De mon côté, Yukari a aussi été un modèle. Elle était ma professeure récemment, mais même plus jeune, j’allais voir l’Orchestre Métropolitain et je la voyais jouer sur scène. Et puis, Marie-Claire est aussi un modèle pour moi, depuis que je suis plus jeune, en tant que professeure. Puis maintenant, j’admire le travail de direction que Marie-Claire fait ainsi que son travail à l’orchestre. Il y a tellement de choses que je reçois d’elle, musicalement mais aussi dans la vie de tous les jours.

« C’était un travail de longue haleine, cela fait depuis septembre qu’on se retrouve pour travailler »

LD : Est-ce que vous pensez qu’il existe des barrières pour évoluer dans le monde de la musique en tant que femmes? Si oui, pouvez-vous nous parler de votre expérience personnelle, d’une anecdote peut-être?

MCC: Il y en a, c’est sûr, mais je ne suis pas sûre qu’elles soient spécifiques au monde du violon. Personnellement j’en ai peu ressenti, mais j’ai eu un parcours un peu particulier. Quand je suis arrivée dans le monde de la musique, mon chemin était déjà plus ou moins tracé car j’étais la fille du fondateur des Petits Violons. L’Orchestre Métropolitain fait aussi des efforts pour mettre au programme des œuvres de compositrices. C’est un choix qu’il faut faire pour rendre justice à toutes les œuvres de femmes qui ont été perdues à travers le temps.

IBS : Je n’ai pas non plus beaucoup ressenti cela. À Montréal, les barrières sont plus subtiles. Par contre, j’ai eu des discussions avec des amies qui me parlaient des barrières physiques de performance. Je vis avec des instrumentistes qui, à certaines périodes du mois, perdent complètement leur soutien de respiration, qui est à la base de leur instrument. Il faut compenser, parvenir à être la meilleure même lorsque certaines de nos capacités sont altérées, et cela demande plus d’efforts.

« C’est un choix qu’il faut faire pour rendre justice à toutes les œuvres de femmes qui ont été perdues à travers le temps »

LD : Pensez-vous que votre identité de femme influence la façon dont vous faites de la musique? Et d’une façon plus générale, quels sont les éléments de votre vie qui vous inspirent et ont forgé votre sensibilité musicale?

MCC : Je n’ai pas envie de rentrer dans le cliché de la sensibilité féminine. D’une façon générale, il y a des moments dans nos vies où nous sommes plus ou moins émotives, et parfois nous jouons quelque chose et avons accès à des sentiments différents. Si on est ouvert à ce que cela nous inspire, cela peut modifier notre façon de jouer et être une grande richesse. Pour ce qui est de mon travail d’enseignante, avoir eu des enfants a profondément changé ma compréhension des enfants; après, j’ai eu beaucoup plus de facilité à communiquer avec mes élèves.

IBS : Je pense que cela s’exprime plus dans l’enseignement, c’est vrai. Il me semble qu’en tant que femmes, nous sommes plus habituées à être entourées, à nous soutenir dans notre vie en général. J’ai l’impression que cela rend plus facile la création de liens avec les élèves, quel que soit leur genre. C’est une généralité, mais je pense avoir plus de facilité à construire une relation proche, de confiance, avec les élèves. On parle beaucoup ces dernières années des hommes qui se sentent isolés parce qu’on ne leur a pas appris à construire autour d’eux un réseau assez fort et sincère, parce qu’on leur apprend moins à se confier, parce qu’il faut être « fort ». Ici, tout le monde peut trouver sa place, sans prise en compte de son genre, on voit évoluer et on accompagne tout le monde individuellement.

Vous pouvez aller voir Marie-Claire Cousineau et Isabelle Bélanger-Southey dimanche à l’église Saint-Pierre Apôtre à 16 heures jouer la merveilleuse et intrigante pièce d’Eugène Ysaÿe. L’entrée est libre et gratuite.

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Quand féminisme et handicap s’entremêlent https://www.delitfrancais.com/2023/03/15/quand-feminisme-et-handicap-sentremelent/ Wed, 15 Mar 2023 11:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=51195 Portrait : le féminisme intersectionnel est un prisme d’analyse.

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Martine Biron, ministre de la Condition féminine, et son parti, la Coalition avenir Québec (CAQ), n’ont pas soutenu la motion proposée par la députée solidaire Ruba Ghazal en vue de la journée internationale des droits des femmes du 8 mars. Le parti ne serait pas en accord avec la vision intersectionnelle du féminisme mentionnée dans la motion de la députée de Québec Solidaire. Martine Biron a ainsi bloqué la possibilité pour l’Assemblée Nationale de débattre d’une motion qui visait à « défendre les droits de toutes les femmes au Québec ». Je n’invente rien, le cabinet de Mme Biron a soumis au journal Le Devoir une déclaration affirmant « ce n’est pas notre vision du féminisme », sans apporter plus de détails. Des désaccords, dans le féminisme, il en existe beaucoup, et ceux-ci nourrissent un débat nécessaire à la progression de cette lutte sociale. Mais peut-on vraiment être en désaccord avec le féminisme intersectionnel? N’est-ce pas, plus qu’une opinion, une analyse de la façon dont les identités s’entremêlent inévitablement? La CAQ est possiblement en désaccord avec ce que l’intersectionnalité implique : aider plus intensivement les groupes les plus marginalisés et s’affranchir du féminisme blanc. Pourtant, la CAQ se doit forcément de soutenir le féminisme intersectionnel, car, comme nous allons le voir, celui-ci explique des réalités sur lesquelles le parti ne peut fermer les yeux.

Parler d’elles

Cet été, après un stage avec l’Association féministe Choisir la cause des femmes, je me suis intéressée au sujet du féminisme intersectionnel comme prisme d’analyse des discriminations fortes subies par les femmes vivant avec un handicap dans le monde. Je trouvais que dans ce cas particulièrement, l’importance de considérer la notion d’intersectionnalité se manifestait. L’application de cette «vision du féminisme», comme désignée par
le cabinet de Mme Biron, au cas des femmes vivant avec un handicap, est une preuve que la considération de l’intersectionnalité ne peut relever de l’opinion.

La notion d’intersectionnalité fut introduite pour la première fois par la militante et avocate Kimberlé Crenshaw, dans son article renommé Démarginaliser l’intersection de la race et du genre : Une critique féministe noire de la doctrine de l’antidiscrimination (tdlr). Cette notion est ainsi indissociable de son contexte politique. Elle apparut en opposition à la vision répandue et écrasante d’un féminisme blanc dont certaines racines étaient celles du colonialisme. Crenshaw a forgé un féminisme plus réaliste, plus moderne, et surtout plus révolutionnaire, qui luttait pour toutes les femmes, en prenant en compte leurs identités singulières. Il y a de l’intersectionnalité dans le féminisme parce que notre identité est multiple. En quelque sorte, nous cumulons des « couches » d’identités qui compliquent ou facilitent notre rapport aux autres en société. Les stéréotypes misogynes et capacitistes ont tendance à s’entrecroiser. La fiction misogyne populaire a fantasmé les femmes vivant avec un handicap comme des victimes parfaites. Du côté du cinéma, les films Kill Bill de Quentin Tarantino ou Parle avec elle de Pedro Almodovar représentent des femmes immobilisées par un handicap à la merci d’agresseurs pour qui l’occasion semble rêvée. Dans son article « Aborder le classisme, le capacitisme et l’hétérosexisme dans la formation des conseillers » datant de 2008, Laura Smith explique que le capacitisme, un mot utilisé depuis moins de 30 ans, est « une forme de discrimination ou de préjugés à l’égard d’individus présentant des déficiences physiques, mentales ou développementales caractérisée par la conviction que ces individus doivent être réparés ou ne peuvent pas fonctionner comme des membres à part entière de la société ». Pour les femmes vivant avec un handicap, les discriminations qui en résultent s’associent aux discriminations sexistes, amplifiant leurs effets d’une façon surprenante. Cela s’explique en partie par le fait que les femmes sont déjà biologiquement considérées comme des humains « handicapés », à qui il manquerait quelque chose. Simone de Beauvoir, dans Le Deuxième Sexe, explique qu’il leur manque le phallus, ce membre tout puissant qui les a privées à travers les siècles et les cultures de la force et de l’honneur nécessaires à l’acquisition de droits fondamentaux et d’une dignité. Les femmes et les personnes vivant avec un handicap se retrouvent bien souvent infantilisées.

« Crenshaw a forgé un féminisme plus réaliste, plus moderne, et surtout plus révolutionnaire, qui luttait pour toutes les femmes, en prenant en compte leurs identités singulières »

Hypersexualisées ou désexualisées

Les femmes vivant avec un handicap sont plus victimes de violences sexuelles, de violences conjugales et d’abus en tout genre, de la part de leur entourage, mais aussi du personnel soignant qui les aide au quotidien. Une étude menée en 1991 à Toronto par le Réseau des Femmes Handicapées, a révélé que 70% des femmes vivant avec une large variété d’handicaps ont fait l’expérience d’un abus sexuel au moins une fois dans leur vie. Cette population fait face à deux enjeux, qui rendent plus difficile la sortie des cycles de violence : la dépendance à un autre humain qui a tendance à s’installer contre le gré des personnes concernées, et le manque d’information et d’éducation adaptées. Par exemple, les chercheurs du Centre national de ressources en ligne sur la violence à l’égard des femmes ont démontré que les femmes souffrant de déficiences intellectuelles courent un risque particulièrement élevé d’être victimes de violences sexuelles. Elles sont perçues comme des personnes qui ne dénonceraient pas leurs agresseurs ou qui ne seraient pas crues même si elles le faisaient.

Éducation

Les femmes doivent encore se battre dans de nombreux pays pour avoir le droit de s’asseoir dans
une salle de classe. De la même façon, les personnes handicapées sont majoritairement exclues des systèmes d’éducation traditionnels. Selon Femmes vivant avec un handicap International, (Women Enabled International) 90% des enfants vivant avec un handicap dans les pays en développement ne vont pas à l’école. Les femmes vivant avec un handicap ne reçoivent pas les enseignements nécessaires pour pouvoir s’émanciper, que ce soit économiquement ou socialement.

L’éducation sexuelle, souvent inadaptée et peu répandue, est d’autant plus rarement accessible aux femmes vivant avec un handicap. Plusieurs études suggèrent que le manque d’éducation sexuelle adapté pour les femmes vivant avec un handicap est l’une des raisons pour lesquelles elles considèrent souvent leurs abus comme « normaux », en particulier dans des contextes de violence entre partenaires intimes.

De nombreuses questions autour de la notion de consentement se posent. Les femmes physiquement immobilisées doivent pouvoir poser les limites de leur consentement, pour l’hygiène intime par exemple. Les femmes vivant avec un handicap mental doivent avoir la possibilité de saisir et de communiquer les subtilités du consentement, pour limiter les abus. Le consentement dans le cadre de la vie avec un handicap prend en effet un autre sens, une importance différente et renforcée. Les femmes vivant avec un handicap entrent souvent dans des relations de dépendance avec ceux qui les aident au quotidien. Il est alors plus difficile pour elles de reporter les abus. Une étude faite en Andalousie en 2018 avait recueilli des témoignages de femmes victimes de violence conjugale, qui expliquaient comment leurs conjoints utilisaient leur handicap pour les soumettre à leur volonté ou les menacer. Par exemple, une femme malvoyante décrivait comment son partenaire lui prenait ses lunettes pour qu’elle ne puisse pas quitter la maison. Finalement, la société patriarcale a souvent tendance à valider l’existence des femmes par le jugement de leur physique et de leur bienséance. Il est alors plus difficile pour les femmes de se faire valoir lorsqu’elles ne rentrent pas dans les codes misogynes de « la femme ». « La femme », cette femme imaginaire, qui n’existe dans aucune galaxie.

La Femme

Oui, il n’y a pas de féminisme sans intersectionnalité, parce que « la femme » n’existe pas. Vous verrez qu’aucun corps, aucun esprit ne peut s’adapter aux carcans écrasants et oppressants des définitions qui furent données à « la femme » à travers les millénaires, les cultures, les religions, les politiques ou les arts. Nous partageons une histoire, une expérience de la vie, alors il faut nous serrer les coudes. Pour cela, à long terme, seule l’écoute comptera.

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