Le Délit https://www.delitfrancais.com/ Le seul journal francophone de l'Université McGill Mon, 24 Feb 2025 22:41:37 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.7.2 Un pari audacieux, relevé avec brio https://www.delitfrancais.com/2025/02/20/un-pari-audacieux-releve-avec-brio/ Thu, 20 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57542 Six Characters in Search of an Author au Tuesday Night Cafe Theatre.

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Une mise en scène audacieuse, une troupe investie et un spectacle qui ne laisse pas indifférent·e : la toute première mise en scène de Solène Chevalier est une réussite. Plus qu’une pièce de théâtre, il s’agissait d’un véritable « passion project » pour la metteuse en scène.

Six characters in Search of an Author (Six Personnages en quête d’auteur) met en scène une troupe de théâtre en pleine répétition, interrompue par l’arrivée de six personnages inachevés, qui cherchent un auteur pour donner vie à leur drame. Le metteur en scène et ses acteur·rice·s, d’abord sceptiques, se retrouvent entraînés dans cette confrontation troublante entre fiction et réalité, où les frontières du théâtre vacillent.

Malgré la tempête qui faisait rage ce soir-là, le public était au rendez-vous pour assister à la création du Tuesday Night Café Theatre, troupe affiliée au département d’anglais de l’Université McGill. Voilà une belle preuve du succès de cette adaptation. L’esprit de camaraderie de la troupe y est sans doute pour beaucoup. Selon Solène, c’est d’ailleurs ce qui en fait la force. Dans les coulisses ou sur scène, cette chimie d’équipe transparaît. Les derniers préparatifs avant la représentation se font dans le rire et la bonne humeur, au gré des jeux d’improvisation et des exercices vocaux loufoques.

« Une mise en scène audacieuse, une troupe investie et un spectacle qui ne laisse pas indifférent·e : la toute première mise en scène de Solène Chevalier est une réussite »

Il faut dire que mettre en scène Six Characters in Search of an Author représentait un véritable défi. Lorsque Solène a soumis sa candidature au Tuesday Night Café Theatre, elle ne mesurait pas encore l’ampleur de la complexité du texte : sa structure non conventionnelle, marquée par des ruptures et un langage riche en double sens, rendait la mise en scène particulièrement exigeante.

Les monologues sont nombreux, parfois interminables, mais ils captivent grâce à une diction impeccable et à des interprétations solides. La Belle-fille (Leah) et le Père (Nikhil), qui ont les rôles les plus denses, s’imposent naturellement par la puissance de leur jeu. Malgré une répartition inégale du texte, chaque comédien·ne parvient à se démarquer. La Mère (Annabel) bouleverse par ses cris poignants et son regard larmoyant, tandis que le Fils (Hugo) captive par une colère contenue qui menace d’exploser à tout instant. Le rôle silencieux de l’Enfant, interprété par Édouard James, est une autre belle surprise. Sans prononcer un mot, le jeune comédien parvient à transmettre une gamme d’émotions saisissantes uniquement par le regard et les expressions du visage.

L’exploitation de l’espace scénique est particulièrement réussie : les acteur·rice·s ne se contentent pas du plateau, ils·elles débordent dans la salle, interagissent avec le public, font leur entrée par la même porte que les spectateur·rice·s. Cette forme de théâtre interactif se prolonge dans une mise en abyme orchestrée par le personnage du Metteur en scène (Mazdak). Accompagné de deux acteur·rice·s professionnel·le·s (Nicholas et Kyle), il s’évertue à reproduire le récit tragique des membres de cette étrange famille. Ce trio d’artistes insuffle une légèreté bienvenue grâce à un timing comique parfaitement maîtrisé, qui se double d’une réflexion sur la nature du théâtre.

Au-delà de son aspect métathéâtral, la complexité de la pièce relève de thèmes plus sombres, parmi lesquels la prostitution et le suicide. Si ceux-ci sont dévoilés dès le lever du rideau en guise de traumavertissements, leur traitement sur scène en est tout autre. Plutôt que de les exposer frontalement, la mise en scène les suggère habilement : un projecteur rouge qui isole la Belle-fille et le Père suffit à faire planer une menace palpable. De même, les trois coups de cloche en hommage aux trois coups de bâton classiques du théâtre marquent l’entrée dans cet univers troublant ; un clin d’œil au dénouement de la pièce, qui (alerte, divulgâcheur) se solde par un suicide, mais aussi une allusion à la Comédie Française – une institution que Solène apprécie particulièrement – qui souligne le début de chaque acte par le son de clochettes.

Malgré les nombreuses coupures effectuées, la pièce conserve toute sa puissance dramatique, à laquelle s’ajoute une série de scènes comiques : le jeu volontairement exagéré de Nicholas et Kyle, qui ironise sur le flair théâtral du Père et de sa Belle-fille, une série d’allusions pince-sans-rire aux monologues incessants du Père… Tous des moments qui sèment le rire parmi l’assemblée et qui contrebalancent le drame de la pièce.

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Une femme en tête https://www.delitfrancais.com/2025/02/20/une-femme-en-tete/ Thu, 20 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57539 Critique de la pièce Sa dernière femme.

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Sa dernière femme, écrite par l’autrice canadienne Kate Henning et traduite par Maryse Warda, modernise le récit du personnage historique de Kate Parr, sixième épouse de Henri VIII, qui a changé le cours de l’histoire des femmes en se battant pour permettre aux héritières du roi britannique d’accéder au trône. Elle raconte son ascension au pouvoir et ses désirs de réformes, en plus d’explorer le thème universel de l’amour. Cette pièce féministe nous accompagne pendant 2h30 de tension et de retournements.

Sa dernière femme met en lumière le parcours des femmes dans l’histoire et met de l’avant un discours féministe souvent ignoré. On y voit des personnages féminins forts, qui doivent travailler à l’intérieur d’un système qui les rejette, et toutes les tensions et contradictions qui accompagnent ce processus. Kate Parr et les filles de Henri VIII doivent renoncer à des valeurs qui leur sont chères et une part de leur intégrité afin de favoriser leur accession au trône. Elles se perdent parfois dans le jeu dangereux du pouvoir et doivent participer à leur propre oppression dans le but d’arriver à leurs fins. Mais la fin justifie-t-elle les moyens?

Les personnages mis en scène par Eda Holmes sont complexes et bien travaillés ; le roi Henri VIII, que l’on souhaiterait détester à tout prix, révèle un côté parfois humain et vulnérable, ce qui ajoute une dimension plus profonde à son personnage. Les moments d’intimité entre le roi et sa femme sont touchants et donnent l’impression au spectateur d’être seul dans la chambre avec le couple, avec un éclairage focalisé sur leur lit placé au centre de la scène. L’aspect intime de cette disposition détonne avec l’arrière-plan gris à l’allure de béton, ce qui crée une impression de « cellule spatiale » ; il n’y a que la chambre qui existe. Les comédiens portent bien leur rôle : Marie-Pier Labrecque endosse celui de Kate Parr avec habileté et mène la pièce de façon impressionnante. L’interprète d’Henri VIII, Henri Chassé, lui renvoie la réplique avec autant d’assurance. Il n’y a pas de temps mort dans le jeu des acteurs ; les personnages prennent vie devant nos yeux. La pièce prend le pari de la modernité : les costumes contemporains et le décor à l’allure industrielle, ainsi que le registre actuel des répliques contribuent à la réactualisation du sujet.

Toutefois, il s’agit d’un pari plus ou moins réussi. La modernisation du texte contraste avec le récit et les dialogues, ce qui peut parfois nous faire décrocher de la pièce. Si à d’autres moments, elle nous en rapproche, en rendant l’intrigue et les références historiques plus accessibles, certains aspects historiques liés à la monarchie et à la bureaucratie royale britannique du 16e siècle complexifient inutilement l’histoire, la rendant moins accessible au grand public. De plus, ils contribuent à allonger la durée du spectacle, qui, rappelons-le, s’étend sur 2h30 avec un entracte de seulement quinze minutes.

Malgré tout, l’hommage à Kate Parr demeure réussi. Dans le contexte social et politique actuel, où certains dirigeants portent des propos dégradants sur les femmes de façon publique, il est d’autant plus pertinent de monter ce genre de pièce, qui nous rappelle que les femmes ont toujours joué un rôle actif dans l’histoire et que leurs voix ne seront pas effacées.

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Le Français: un atout? https://www.delitfrancais.com/2025/02/20/le-francais-un-atout/ Thu, 20 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57531 Enquête sur l’accès à une correction paritaire bilingue à McGill.

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Le Québec peut se vanter d’être la seule province officiellement et véritablement francophone du Canada — muni de maintes lois et chartes visant à protéger l’intégrité de sa langue officielle. Le français est mis de l’avant comme un pilier de sa culture fondatrice, de ses institutions et de ses services : comment se porte-t-il réellement? En vérité, tous ces efforts législatifs semblent se buter à un inexorable déclin de l’utilisation du français comme langue principale au travail et dans les milieux académiques, tous groupes d’âges confondus. Cette détérioration de la langue nationale est sans doute attribuable à une pléthore de facteurs complexes que la présente enquête ne prétend pas identifier, préférant se concentrer sur des enjeux plus pertinents au quotidien des étudiants francophones mcgillois. L’Université McGill, microcosme anglophone au statut protégé, est tenue d’assurer la protection des droits de ses étudiants francophones de naissance, composant le cinquième de sa population inscrite, toutes facultés confondues. Elle redouble d’initiatives et de campagnes publicitaires, faisant la promotion d’activités valorisant la francophonie ou bien l’usage du français sur le campus — efforts louables dont Le Délit est un des principaux bénéficiaires.

Cette enquête passe outre les engagements parascolaires de l’Université et se penche davantage sur l’expérience académique concrète de ceux qui font le choix de remettre leurs travaux universitaires en français. Cette option, un droit acquis et protégé par la Charte de l’Université, est-elle réellement garantie? Les professeurs (et autres professionnels du milieu académique) engagés par McGill sont-ils réellement capables de fournir une correction paritaire, peu importe la langue utilisée par l’étudiant? La Faculté des arts — ses quelque 8 000 étudiants en faisant la plus fréquentée — est le point focal de cette enquête, choisie pour la diversité des disciplines qui y sont enseignées et pour l’importance de la rédaction dans la remise de travaux académiques. Le statut d’université de prestige qu’arbore fièrement l’Université McGill la rend particulièrement attrayante pour les étudiants internationaux, alors que plus de 150 pays sont représentés au sein de sa population étudiante. Cette diversité s’étend à son corps professoral, qui attire des académiciens des quatre coins du monde, permettant une richesse d’expertise inégalable bonifiant certainement l’enseignement offert. Malgré son statut bien défini d’institution unilingue, le recrutement de professionnels hors Québec expose la Faculté des arts à un dilemme quant à sa promesse de parité linguistique de correction.

Le corps professoral se prononce

Considérant la responsabilité de McGill quant à l’embauche d’employés capables d’assurer la correction (ou du moins une supervision de la correction) de travaux en français aussi qualitative qu’en anglais, quelles sont les attentes de l’institution quant au niveau linguistique initial de ses professeurs? Alain Farah, professeur agrégé du Département de littérature française, affirme que « le processus d’embauche n’exige pas du candidat de maîtriser le français — ni l’anglais! » Lui-même professeur de certains des rares cours pouvant exiger la soumission d’un travail dans une langue spécifique, il déclare ne pas se considérer suffisamment compétent en anglais pour corriger des travaux en cette langue à un niveau universitaire. C’est une chose de comprendre une langue et d’en avoir des compétences conversationnelles, mais c’en est clairement une autre d’analyser la pertinence d’un raisonnement complexe dans un domaine souvent très précis. Il révèle que, dans bien des cas, les professeurs sont unilingues anglophones, évidemment incapables de réaliser une quelconque correction autonome d’un travail en français. Sachant cela, quelles sont les ressources mises à la disposition de ces sommités par l’Université pour assurer un respect des mesures sur la protection des droits des francophones du Québec et d’ailleurs? Professeur Farah dit ne pas être au courant d’un tel système, et il n’est pas le seul.

« La question est de savoir si les travaux en français seront corrigés avec la même compétence et considération que leur contrepartie anglophone »

Dr Judith Szapor, professeure agrégée du Département d’histoire, abonde en ce sens. Citant les exigences du contenu de chaque programme de cours de la Faculté des arts, elle insiste sur le fait que la remise de travaux en français est un droit accordé aux étudiants par l’intermède d’une politique interne obligatoire. Cette déclaration, vous la trouverez formellement dans tout document de ce type transmis aux étudiants par les professeurs — qu’en est-il de son application? Bien qu’elle soit elle-même francophone de naissance, elle affirme ne « plus pouvoir corriger de travaux en français au même niveau qu’en anglais », faisant par exemple ses commentaires de correction en anglais sur les copies francophones. Elle nie cependant un quelconque laxisme quant à la correction, affirmant s’armer « d’un dictionnaire et d’outils grammaticaux lorsqu’elle ne comprend pas certaines tournures de phrase » — travail exemplaire dont elle est très fière. Cette fierté professionnelle et académique, me dit-elle, devrait être le standard du corps professoral, mais elle comprend que sa maîtrise du français n’est pas partagée par l’ensemble de ses collègues. De surcroît, elle n’a pas connaissance d’un centre d’aide à la correction pour les professeurs ou les auxiliaires d’enseignement unilingues et cite une problématique supplémentaire encore plus criante. En effet, dans des cours de niveau 300, 400 et 500, le sujet se raffine, la méthodologie individuelle d’enseignement se précise et les perspectives peuvent changer radicalement selon le chargé de cours. Comment alors déléguer la correction et assurer non pas uniquement une bonne compréhension du français, mais simplement une bonne compréhension du sujet?

Une conformité imparfaite

La question de la parité refait surface dans la barrière que peut causer la langue dans l’accès direct au professeur expert. Si les étudiants savent pertinemment que le professeur ne maîtrise pas le français, vont-ils réellement prendre le risque de soumettre leurs travaux en cette langue? Leurs droits sont-ils bafoués non pas par une mauvaise correction, mais plutôt par la seule crainte d’un manque de parité? Selon la Charte de McGill, le droit pour les étudiants d’être unilingues francophones serait protégé par leur droit de remise en français — aucune mention n’est faite des mécanismes pouvant assurer le respect de ce droit fondamental. Il en va de même pour la Charte de la langue française du Québec, qui prévoit aux articles 45–47 des mesures qui empêchent la mise en danger du français dans les processus d’embauche, sans pour autant garantir les droits des francophones. C’est cette nuance qui crée une zone grise, garantissant par exemple qu’on ne peut pas engager quelqu’un sur la seule base de la maîtrise de l’anglais, mais n’exigeant pas qu’elle sache s’exprimer en français — surtout dans une institution anglophone comme McGill.

Dans ces conversations avec les professeurs de différents départements, difficile d’ignorer la tendance du « don’t ask, don’t tell [ne pose pas des questions, ne dit rien, ndlr] » — alors que Dr Szapor avoue ne pas vraiment savoir comment ses collègues unilingues accomplissent une correction paritaire des travaux reçus. Professeur Farah est encore plus sceptique, sans pour autant mettre en question l’intégrité du corps professoral, alors qu’il affirme ne pas connaître à McGill une quelconque instance assurant une correction paritaire. Personne ne semble savoir ni vouloir s’informer sur les pratiques de ses collègues. Après tout, la correction et le contrôle de la qualité de celle-ci relèvent uniquement du professeur titulaire du cours, m’explique Dr Szapor : le silence règne dans les couloirs de la Faculté. La correction paritaire du français n’est pas un sujet de discussion entre collègues. On ne veut pas froisser ou offusquer, en questionnant la compétence d’un professeur, d’un ami.

Stu Doré | Le Délit

L’expérience francophone étudiante à McGill

Outre les témoignages des professeurs, une recherche de la base de services confirme l’absence d’une quelconque instance rendue directement accessible par les chargés de cours des différentes facultés. On relève l’existence des Services linguistiques de McGill — œuvrant dans la correction et la révision de textes en français —, mais une lecture approfondie montre que ce service s’adresse principalement à l’administration pour ses mémos institutionnels et autres documents officiels. Encore une fois, rien n’est rendu disponible aux étudiants ou aux professeurs pour assurer une correction réellement paritaire lorsque le français est utilisé. Malgré l’absence d’un quelconque système d’encadrement de la correction ou d’une vérification de la compétence linguistique des professeurs, certains étudiants persistent à remettre leurs travaux en français.

Éloïse, étudiante de troisième année en sciences politiques, est de ces irréductibles : Le Délit a donc voulu chercher à connaître son expérience quant à la correction de ses travaux. Il n’est pas question pour elle de juger de la capacité des professeurs à comprendre et à corriger en français : elle n’a aucune attente envers ceux-ci, étant donné leur présence dans une institution anglophone. Elle reconnaît également la variabilité indue causée par les différents professeurs, leurs différents barèmes de correction et les autres modalités de leurs cours. Essentiellement, il semble très difficile selon elle d’évaluer proprement le niveau de français du professeur ou de ses auxiliaires. Éloïse défend l’opinion selon laquelle cette correction en français est un droit qui ne lui est jamais refusé ; elle se questionne cependant sur les méthodes utilisées pour assurer le respect de ce droit. Elle ajoute : « je ne serais pas du tout étonnée si les professeurs ou leurs TAs [auxiliaires d’enseignement, ndlr] utilisent Google Translate (ou une autre plateforme similaire) pour faciliter la correction » — relevant une fois de plus la subtilité de l’enjeu dont cette enquête fait état. La question n’est pas de savoir si les travaux en français seront corrigés, mais bien s’ils seront corrigés avec la même compétence et considération que leur contrepartie anglophone. La correction est faite, la note est acceptée par l’étudiant et le cours est complété : justice est-elle donc rendue? Éloïse affirme n’avoir jamais eu de réel problème avec la correction de ses travaux ; pourtant, l’utilisation potentielle d’un logiciel de traduction n’est-elle pas un signe d’iniquité? Cette affirmation fait écho au message des professeurs Szapor et Farah, comme quoi aucune réelle ressource professionnelle n’est mise à la disposition des membres unilingues anglophones du corps professoral.

Comment prétendre à la parité de la correction si une pluralité de professeurs ne peut corriger ou superviser des travaux en français au niveau universitaire et que l’Université ne possède aucune exigence de maîtrise du français à l’embauche? Il semble donc que, malgré une multitude de politiques mises en place pour assurer le respect des droits des étudiants francophones, ceux-ci sont bien souvent soumis à des conditions de correction inégalitaires. Cela dit, le témoignage d’Éloïse ne se veut pas accusateur ni n’a‑t-il pour objectif de se plaindre : sa perception d’étudiante ne décèle pas l’inégalité recensée par les professeurs interrogés. Pas surprenant, selon Dr Szapor, étant donné l’opacité omniprésente au sein du corps professoral quant aux méthodes utilisées pour la correction : il serait difficile de percevoir une inégalité si l’on n’a même pas conscience du système qui la sous-tend.

« Je ne serais pas du tout étonnée si les professeurs ou leurs auxiliaires d’enseignement utilisent Google Translate pour faciliter la correction »

— Éloïse, étudiante de troisième année

Comment responsabiliser l’institution

Que doit retenir la communauté francophone de cette enquête sur la réelle parité des services linguistiques rendus par McGill? Selon Professeur Farah, il faut chercher à plonger plus profondément dans le système et à exiger davantage de comptes des professeurs et de leurs assistants. Le réel problème en soi n’est pas l’intégrité ou le professionnalisme ; il s’agit simplement d’inciter l’Université à fournir toutes les ressources nécessaires pour faire appliquer les politiques qu’elle rend obligatoires. Comme l’affirme le Dr Szapor, si l’Université et sa Faculté des arts obligent les professeurs à inclure ce droit fondamental dans leur programme de cours, elle doit contribuer à son application. Elle croit fermement que c’est la richesse linguistique — pas seulement du bilinguisme mcgillois — qui donne toute sa valeur à l’Université : il s’agit simplement de laisser tous les étudiants s’exprimer et être considérés équitablement.

Il existe tout de même différentes manières de faire valoir les droits des francophones à McGill. Les étudiants peuvent bien sûr, comme conseillé par Professeur Farah, assurer un suivi plus poussé de leurs travaux remis en français, surtout lorsqu’on « ne sait pas exactement qui corrige la copie », comme le souligne Éloïse. Si cette première mesure s’avère insatisfaisante, l’étudiant peut se tourner vers la Commission des affaires francophones (CAF) et plaider sa cause envers cet organe visant à faire valoir les enjeux de la francophonie sur le campus mcgillois. Bien que la population francophone soit minoritaire, la CAF s’assure qu’elle ne soit pas invisible et que ses intérêts soient défendus — incluant bien entendu la promesse de parité linguistique présente à l’article 19 de la Charte constitutive de McGill.

Cette enquête expose la principale faille des promesses faites par McGill à sa population étudiante francophone, mais montre également le bon vouloir de l’Université à assurer la survie du français en ses murs. Il s’agira simplement de rendre plus accessibles des ressources pour assister les professeurs dans leurs corrections et, surtout, d’imposer davantage de transparence quant aux processus individuels de correction. Le français, comme le dit Éloïse, est un droit. Pas une option, pas un privilège, mais bien un droit pour quiconque est inscrit au sein de cette Université — ceux qui l’utilisent ne devraient pas voir leurs résultats être déterminés arbitrairement ou différemment des autres. Comment protéger ce droit sans pour autant heurter l’immense richesse d’expertise contenue dans la Faculté? À vous de jouer, McGill…

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McGill prise d’assaut par des vandales https://www.delitfrancais.com/2025/02/20/mcgill-pris-dassaut-par-des-vandales/ Thu, 20 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57527 Des dégâts matériels chiffrés en centaines de milliers de dollars.

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L e mercredi 5 février en dé- but de soirée, des cris, des chocs métalliques et des fracas de vitres brisées raisonnent sur le campus de McGill. Une quarantaine de vandales masqués prennent pour cible plusieurs bâtiments de l’Université. Le bilan est lourd : environ 30 vitrines du bâtiment Leacock sont fracassées, et cinq bâtiments sont vandalisés. Un examen de chimie qui avait lieu dans le bâtiment Leacock a été interrompu et plusieurs cours ont dû être écourtés.

L’action a été menée en un éclair: dans un communiqué publié sur le site anarchiste Montréal Contre-Information, les vandales se félicitent d’avoir « pris d’assaut » le campus de l’Université en moins de 15 minutes, sans que la police ni les gardes de sécurité ne puissent intervenir ou réaliser des arrestations. À ce jour, l’identité des vandales reste inconnue, et les forces de police montréalaises n’ont procédé à aucune arrestation.

Une attaque, plusieurs revendications

Dans le communiqué, les vandales affirment être des anarchistes « accompagnés d’amis », issus d’autres mouvements militants de Montréal. Leurs revendications sont multiples. En arrivant sur le campus, ils arboraient une banderole affichant l’inscription « Les institutions coloniales tomberont (tdlr) », et ont également laissé des graffitis derrière eux comme « 700 millions de dollars », faisant référence à l’acquisition et la rénovation de l’Hôpital Royal Victoria par McGill – sujet de nombreuses critiques depuis 2022. Les casseurs justifient aussi leur action par « la profanation de l’arbre de la paix », planté l’été dernier sur le Lower Field de l’Université par des militants et le collectif des Mères mohawks (Kanien’keha:ka Kahnistensera), puis rapidement retiré par McGill. Ils ajoutent à cela d’autres raisons, comme « la complicité historique de McGill dans l’expérimentation psychiatrique sur des enfants autochtones [notamment à travers le programme MK-Ultra, ndlr], et la transphobie et le racisme de son administration ». Une dernière raison mentionnée est le refus de l’Université McGill « de désinvestir du génocide et du complexe militaro-industriel [d’Israël, ndlr] ».

Les vandales expliquent dans leur communiqué que « McGill n’est rien qu’un symbole d’un système colonial et capitaliste duquel nous voulons la destruction totale », et le concluent avec : « Vive la Palestine, longue vie à l’arbre de la paix, mort au capital et à l’empire, fin au colonialisme et à la transphobie, nique McKill! »

La mairesse de Montréal Valérie Plante a rapidement condamné ces actes sur X, expliquant que « le droit de manifester ne justifie en aucun cas la destruction de biens. Montréal est une ville où l’expression doit se faire dans le respect des lois et des autres ». Deep Saini, recteur et vice-chancelier de l’Université, a quant à lui envoyé un courriel à l’ensemble de la communauté mcgilloise, dénonçant fermement ces actes et apportant son soutien aux étudiants et personnes présentes sur les lieux lors de l’évènement.

Point de vue étudiant

Afin de mieux comprendre ce qu’ont vécu les étudiants présents sur les lieux, Le Délit s’est entretenu avec Lana Dupin de Saint Cyr, étudiante de première année en biochimie, qui était en examen dans l’auditorium 132 du bâtiment Leacock lorsque les casseurs ont brisé ses vitres. Elle décrit : « On a entendu des bruits de métal et de verre. Tout le monde s’est retourné pour voir ce qui se passait. Moi j’étais dans le bas de la salle, donc je ne voyais pas, mais j’avais une amie qui était en haut à côté de l’entrée, et, par son expression du visage, on pouvait voir qu’elle était terrifiée. »

Lana explique que l’examen s’est néanmoins poursuivi : « Tout le monde a voulu rester concentré sur l’examen et les TAs [auxiliaires d’enseignements, ndlr] ne nous ont rien dit. » Ce sont les premiers étudiants à être sortis de la salle qui ont averti ces derniers, le professeur n’étant plus dans la salle à ce moment. Lana explique qu’aucune mesure majeure n’a été prise pendant l’examen. Les étudiants étaient seulement priés d’utiliser une autre sortie. Elle ajoute que lorsqu’elle est sortie de son examen, « des gardes de sécurité couraient dans tous les sens et prenaient des photos. Les gens étaient un peu sonnés. J’ai vu une fille pleurer et une autre qui appelait ses copines pour qu’elles viennent la chercher. La scène était vraiment impressionnante. »

Une action contre-productive?

Contacté par Le Délit, un représentant des Étudiants pour l’honneur et la résistance de la Palestine (SPHR) qui a voulu rester anonyme nous a affirmé que le collectif – particulièrement actif depuis deux ans et impliqué dans l’organisation de nombreuses manifestations pro-palestiniennes aux abords du campus – n’a pas de lien avec le groupe qui a réalisé l’action. Le représentant a néanmoins commenté : « cette action montre le mécontentement croissant sur le campus causé par le refus du Conseil des gouverneurs d’écouter les demandes de la majorité du corps étudiant pour le désinvestissement des entreprises complices du génocide à Gaza. »

Sur Reddit, l’action des vandales ne semble cependant pas avoir fait l’unanimité. Plusieurs internautes ont exprimé leur mécontentement à propos de la violence employée, ainsi que leur incompréhension sur les revendications précises des vandales. Lana semblait aussi sceptique vis-à-vis des manières employées : « Habituellement, je suis favorable aux revendications qui sont défendues par ces gens. Mais je pense qu’employer la violence comme ça ne défend pas bien la cause. Je ne suis pas sûre que faire peur aux élèves augmente le soutien des étudiants pour cette lutte. Il est possible que cela ait l’effet inverse. […] Je pense que ça donne même à McGill une excuse pour invalider ces causes et couper le dialogue avec les militants : McGill peut légitimement dire que ces collectifs sont violents et que ces personnes ont heurté certains élèves psychologiquement. » Pour Lana, la situation sur le campus est critique : « Plus ça continue, plus les gens se divisent et les points de vue deviennent extrêmes. Les étudiants sont de plus en plus divisés et ça joue sur l’environnement universitaire en général. Même dans ma résidence, il y a de plus en plus de frictions entre les personnes à propos de ces sujets, que ce soit sur les causes défendues ou bien les manières de protester. »

Le coût de l’intransigeance

Contactée par Le Délit, Sylvie Babarik, directrice adjointe des communications internes de l’Université McGill, nous a annoncé que « cela prendra plusieurs semaines, sinon des mois à réparer les vitres cassées. Étant donné le type et la taille des dégâts, on parle de dommages représentant des centaines de milliers de dollars ». Elle a ajouté que « l’Université encourage l’expression ouverte et respectueuse d’opinions et de points de vue divers, ce qui est fondamental pour sa mission académique. Toutefois, le vandalisme n’est pas une expression légitime du droit à la liberté d’expression ». McGill a annoncé collaborer étroitement avec les forces de l’ordre pour identifier les vandales et initier des procédures judiciaires ou disciplinaires à leur encontre. Dans son courriel adressé à la communauté étudiante à la suite de l’attaque des casseurs, Deep Saini a aussi réaffirmé la position de l’Université vis-à-vis d’un potentiel désinvestissement à l’égard de l’État israélien : « Soyons clairs : l’Université continue de rejeter fermement toute proposition de BDS [Boycott, Désinvestissement Sanctions, ndlr]. » L’Université n’a néanmoins pas réagi aux autres revendications des vandales.

« Les manifestations et dégradations matérielles sur le campus font désormais partie du quotidien des étudiants »

Les manifestations et dégradations matérielles sur le campus font désormais partie du quotidien des étudiants. Mercredi dernier, c’est le bâtiment Bronfman de la Faculté de gestion qui a été cible de vandales : son entrée principale s’est vue recouverte de peinture rouge et de graffitis « Coupez les liens avec Israël » ou encore « Désinvestissez du génocide ». Cet incident n’est donc pas un cas isolé, mais s’inscrit dans une augmentation des mouvements de protestation à l’encontre de l’administration de l’Université. En effet, selon Sylvie Babarik, McGill a enregistré 14 incidents du même type depuis le 24 octobre 2024. Si les revendications des vandales anarchistes manquent de clarté, elles résument néanmoins les nombreuses problématiques qui sont source de discorde au sein de la communauté universitaire. Malgré la pression des étudiants et militants montréalais, l’administration de McGill reste intransigeante, laissant un climat d’incertitude quant à une potentielle désescalade des tensions à l’avenir.

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Accès restreint au Blues Pub : un tollé étudiant https://www.delitfrancais.com/2025/02/20/acces-restreint-au-blues-pub-un-tolle-etudiant/ Thu, 20 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57522 La communauté étudiante répond à cette mesure controversée et son annulation.

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L a semaine dernière, les élèves de McGill ont fait l’expérience d’un drôle de scandale. Le 12 février, le Blues Pub, bar étudiant de la Faculté de génie, a annoncé sur sa page Instagram qu’il sera désormais nécessaire de présenter une carte étudiante de cette Faculté pour avoir accès au bar, avec deux invités non-ingénieurs maximum. Cette décision a immédiatement fait polémique, car, jusque-là, les bars étudiants de McGill (BdA, 4à7, Detention Den, le Practice Room et Blues), acceptaient sans conditions tous les étudiants, peu importe leur programme. Au final, la décision a été annulée, en particulier à cause des réactions négatives des étudiants.

Un fort engouement étudiant

La réponse de la communauté et des autres bars étudiants, teintée de surprise et d’incompréhension, s’est surtout manifestée sur les réseaux sociaux, visant à manifester leur mécontentement par rapport à la décision. Cette réaction s’est traduite par un grand nombre de commentaires d’étudiants sous la publication initiale, indiquant le fort intérêt de la communauté pour la question. Beaucoup d’étudiants ont fait référence au deuxième principe fondateur de Blues : « Le Blues Pub est peut-être organisé par des ingénieurs, mais cela ne signifie pas que nous n’accueillons pas les autres à bras ouverts (tdlr). » La nouvelle politique a ainsi suscité une grande incompréhension, compte tenu de son opposition directe à ce principe. Rosa*, étudiante de troisième année dans la Faculté des arts, et habituée du Blues Pub, explique avoir été affligée par une décision qu’elle estimait complètement injustifiée : la nouvelle règle établissait selon elle « une différenciation inutile et préjudiciable au sein du corps étudiant ».

Des réponses humoristiques

Sur Instagram, le BdA, le 4à7, le Detention Den, et le Practice Room, ont publié une déclaration commune en réponse à la mesure de Blues. Sous la forme d’un montage au fond sarcastique, teintée de références à la guerre commerciale entre les États-Unis et le Canada depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, les bars ont évoqué vouloir « répondre avec la force appropriée » envers cette « interdiction mal conçue, flagrante, et qui sème la discorde », et ont invité les membres de leur communauté qui s’opposent à cette « politique protectionniste » à les rejoindre pour boire un verre. Au vu de ces réactions, Blues Pub est très rapidement revenu sur sa décision, annulant le changement de politique sur Instagram. Sur la publication de l’annulation, les étudiants ont encore une fois répondu avec humour : « Je dirai à mes enfants que c’était ça la Boston Tea Party », « les alcooliques ont gagné », ou encore « que sonne la cloche de la liberté ».

Bien qu’elle ait « trouvé hilarants les commentaires et le drame entourant la politique », Rosa estime que le simple fait que la politique ait été mise en place initialement est inquiétant, et ce, malgré la contre-décision du bar et l’improbabilité de changements majeurs sur le long terme. À voir si le tollé aura un impact sur la réputation du bar à l’avenir.

*Nom fictif

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Dandysme, histoire et fierté : aux origines du Met Gala 2025 avec Dre Monica L. Miller  https://www.delitfrancais.com/2025/02/20/dandysme-histoire-et-fierte-aux-origines-du-met-gala-2025-avec-dre-monica-l-miller/ Thu, 20 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57518 Entrevue exclusive avec la créatrice du thème du Met Gala 2025 et de l’exposition Superfine: Tailoring Black Style.

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Depuis 1948, le Met Gala marque le lancement de l’exposition de l’Institut du costume du Metropolitan Museum of Art de New York (Met). Chaque premier lundi du mois de mai, la crème de la crème d’Hollywood se réunit au Met, transformant ses marches mythiques en un théâtre où haute couture rencontre mise en scène, réinterprétant ainsi le thème de l’exposition annuelle à travers des créations spectaculaires.

Cette année, le thème du Met Gala, qui se tiendra le 5 mai sous la coprésidence d’Anna Wintour, rédactrice en chef de Vogue, rend hommage à un héritage stylistique majeur avec Superfine : Tailoring Black Style, une exposition explorant l’importance du dandysme noir dans la construction des identités et du style afro-descendant. Pour donner vie à cette célébration, Wintour invite à la coprésidence le septuple champion du monde de Formule 1 Lewis Hamilton, l’acteur nommé aux Oscars Colman Domingo, les rappeurs récompensés aux Grammy Awards Pharrell Williams et A$AP Rocky, ainsi que l’icône de basketball LeBron James, qui officiera en tant que président honorifique.

Sport, cinéma, et musique confondus, ces hommes incarnent à la fois l’audace et le raffinement du dandy, soit d’un homme pour qui le style vestimentaire est un mode d’expression. Leurs origines afro-descendantes et leur port fréquent de complets sur-mesure renforcent d’autant plus le thème du dandysme noir et du tailleur (tailoring), nous laissant déjà entrevoir les looks du gala et les œuvres de l’exposition, qui seront dévoilées en mai prochain.

Pour enrichir mes réflexions, je prends contact avec celle qui a imaginé cette exposition seize ans auparavant : Dre Monica L. Miller, créatrice et architecte intellectuelle du thème du Met Gala 2025. En effet, c’est son étude magistrale sur le dandysme noir publiée en 2009, intitulée Slaves to Fashion : Black Dandyism and the Styling of Black Diasporic Identity, qui sert d’inspiration pour l’exposition Superfine : Tailoring Black Style, dont elle est également la co-commissaire. C’est dans cet ouvrage que la professeure au Barnard College de l’Université Columbia m’éclaire notamment sur l’importance du vêtement comme outil de liberté.

Alors, en me préparant à notre échange, je décide d’incarner, à ma manière, l’esprit dandy. J’enfile ma veste de complet bicolore aux boutons d’argent, prête à converser avec celle qui a donné au dandysme noir son badge de noblesse.

Pourquoi le dandysme?

Il est surprenant d’apprendre – lorsque l’on considère l’influence majeure du dandysme sur l’évolution de la mode – que Superfine : Tailoring Black Style est la première exposition de l’Institut du costume du Met à se concentrer sur la mode masculine depuis Men in Skirts (2003). Originaire du 18e siècle en Angleterre, puis adopté en France, le dandysme est avant tout un art de vivre, centré sur l’attitude flamboyante et l’apparence raffinée d’un homme de la haute société. Nombreux sont ceux, moi incluse, qui découvrent cette tradition à travers des figures européennes, telles qu’Oscar Wilde ou Charles Baudelaire. Mais pour Dre Miller, c’est tout le contraire.

Elle m’explique que son intérêt pour le dandysme est né d’un moment précis, une découverte lors de ses études supérieures à l’Université Harvard : « Lors de mes études doctorales, j’ai eu le plaisir de suivre un cours enseigné par Cornel West sur le sociologue W.E.B. Du Bois. Nous avons fait une lecture approfondie de The Souls of Black Folk [1903], (tdlr) », raconte Dre Miller. C’est dans ce contexte que l’idée du dandysme noir s’est imposée à elle, à travers une note de bas de page mentionnant que Du Bois avait été caricaturé en tant que dandy, et qu’il détestait cela. « Du Bois était toujours impeccable dans son apparence, donc ça n’avait pas de sens pour moi parce que d’après ce que je pouvais voir, le dandysme qu’il représentait était positif et au service de sa dignité. »

Mais la réaction de Du Bois, selon Dre Miller, révèle un enjeu plus profond : celui de la perception et de la représentation. « Ce qu’il n’aimait pas, c’est que l’on associait son style aux formes de divertissement de grimage en Noir [blackface], qui, au début du 19e siècle, se produisait encore régulièrement », poursuit Miller. Elle m’explique qu’il n’a jamais voulu que son éducation, ses choix vestimentaires et son attitude soient associés à la moquerie et à la dévalorisation du peuple noir. Ce moment a été un tournant décisif, l’amenant à creuser davantage sur le sujet, devenant ainsi le sujet de sa thèse à Harvard.

Au-delà de ses recherches universitaires, la professeure se souvient aussi de ses premières influences, qui remontent à son adolescence : « En réalité, mon intérêt pour la mode remonte plus loin que l’école doctorale. En parlant avec un ami, je me suis rendu compte qu’au secondaire, j’avais déjà commencé à écrire sur la mode et sur ses éléments classiques dans un journal étudiant. » C’est un moment d’introspection que nous avons en commun, alors que je lui partage que j’ai moi aussi commencé à écrire sur la mode dans mon journal étudiant, alors que j’étais encore au primaire ; une habitude que j’ai d’ailleurs ravivée dans la section Culture du Délit. Cependant, notre intérêt commun pour la mode est peut-être moins anodin que je ne le pense.

L’histoire du dandysme noir peut, en effet, être envisagée sous deux angles. « Il y a, d’une part, une origine liée aux premiers contacts entre Africains et Européens et, d’autre part, une origine plus individuelle, marquée par une inclinaison personnelle à jouer avec le style vestimentaire », m’explique Dre Miller. Durant la traite négrière transatlantique, la professeure souligne que les captifs étaient dépouillés de leurs vêtements durant la traversée, pour ensuite recevoir une tenue uniforme en arrivant en Amérique. Cette observation peut projeter l’idée que l’élégance des Noirs serait née uniquement au contact des Européens, mais ce que Dre Miller nous montre, c’est que, même dans la contrainte de l’esclavage, il y avait une intention, un choix.

« Il y a cette tension entre la manière dont les Noirs ont été représentés par les autres, et la manière dont ils se sont toujours efforcés de se représenter eux-mêmes, et la politique de cette représentation est à la fois difficile et libératrice. Pour les esclaves, leurs identités étaient effacées par ces vêtements standardisés, mais, en même temps, certains tentaient de se distinguer. Parfois, c’était un simple bouton, un accessoire, une manière particulière de porter une pièce qui signalait une identité propre. » Elle rajoute un élément essentiel : certains esclaves domestiques [house slaves] étaient vêtus avec ostentation pour refléter la richesse de leur maître, un phénomène qu’elle qualifie de « déshumanisant, car ce n’était pas leur choix ». Cependant, sous cette obligation, les domestiques comprennent « immédiatement que l’habit a un pouvoir, et qu’il peut être utilisé pour façonner une identité ».

« Cette année, le thème du Met Gala rend hommage à un héritage stylistique majeur avec Superfine : Tailoring Black Style, une exposition explorant l’importance du dandysme noir dans la construction des identités et du style afro-descendant »

Cet aspect identitaire se révèle important lorsqu’elle évoque également l’influence de sa famille dans son attrait au dandysme noir : « Chaque famille noire compte des membres qui accordent une attention particulière à leur style, et la mienne ne fait pas exception. » En effet, ce désir de s’habiller soigneusement dépasse une question du goût : il relève d’une science, celle de l’enclothed cognition – la manière dont nos habits façonnent notre attitude. Dre Miller nous fait comprendre que cette notion est en relation avec le dandysme : « La mode, le vêtement, le style, et le dandysme en particulier, ont été utilisés par les Noirs comme un outil. Parfois pour affronter des réalités difficiles, mais aussi pour transcender ces réalités, pour atteindre la joie, pour s’autodéfinir, autant que possible. »

Donc, pourquoi le dandysme? Parce qu’il est partie intégrante de l’émancipation des Noirs. Durant et après l’abolition de l’esclavage, le dandysme est pour les peuples afro-descendants un outil de résistance face aux perceptions sociales. Désormais présenté sur la plus grande scène de l’industrie de la mode, le Met Gala et l’exposition inspirée de Slaves to Fashion démontreront comment l’héritage du Black dandy continue d’évoluer.

Superfine : Tailoring Black Style

S’appuyant sur l’essai Characteristics of Negro Expression (1934) de Zora Neale Hurston, l’exposition Superfine: Tailoring Black Style explore les caractéristiques du dandysme noir à travers 12 catégories, allant de Propriété, Présence et Distinction, à Beauté, Cool et Champion. Bien que Dre Miller ne m’ait mentionné dans quelle catégorie figurera une partie fondamentale de l’exposition, c’est en apercevant un dessin de Toussaint Louverture dans la vidéo promotionnelle de l’exposition que mon cœur a bondi.

Étant d’origine haïtienne, je ne pouvais ignorer la résonance entre la Révolution haïtienne de 1804 et la manière dont le dandysme noir, à travers l’histoire, a façonné la perception du héros noir. Dre Miller acquiesce : « C’est une excellente observation. Ce qui est fascinant, c’est que, dans mon livre, Haïti n’est mentionné que brièvement, mais dans l’exposition, le pays occupe une place centrale. » Elle poursuit : « Nous avons une section entière de l’exposition qui explore la tenue militaire et la façon dont elle confère une certaine prestance. Nous avons des images de Toussaint Louverture, avec son habit militaire soigneusement porté, mais aussi une galerie entière de portraits d’hommes politiques haïtiens qui lui ont succédé. Ils dégagent une prestance royale qui, bien que semblable à celle des dirigeants européens, avait une signification radicalement différente. »

Je l’écoute, fascinée. La Révolution haïtienne ne représente pas seulement un moment clé dans l’histoire des Noirs, mais aussi un tournant dans la manière dont ils se sont représentés à travers le vêtement. Dre Miller enfonce le clou : « À l’époque, voir des Noirs libérés s’auto-représenter ainsi suscitait un mélange de fascination et de crainte. Une crainte respectueuse, car ces hommes s’imposaient non seulement par leur statut libre, mais aussi par la manière dont ils se présentaient au monde. » Combien de fois a‑t-on parlé de la mode haïtienne sous cet angle? Trop rarement. « C’est pourquoi il était essentiel pour nous d’en faire un point central de l’exposition », affirme-t-elle.

Avançons à l’ère actuelle, et l’héritage du dandy noir est omniprésent. Impossible de ne pas créditer l’influence d’André Leon Talley, le premier directeur artistique noir de Vogue, dans la conception du dandy moderne que l’on peut voir chez Colman Domingo par exemple, que Dre Miller qualifie d’ailleurs comme « l’un de [ses] dandys modernes préférés ».

« La mode, le vêtement, le style, et le dandysme en particulier, ont été utilisés par les Noirs comme un outil. Parfois pour affronter des réalités difficiles, mais aussi pour transcender ces réalités, pour atteindre la joie, pour s’autodéfinir, autant que possible »

- Dre Monica L. Miller, créatrice du thème du Met Gala 2025

Je demande alors à Dre Miller si, malgré les racines coloniales du dandysme, son esthétique conserve sa portée radicale, ou si elle a été récupérée par le mainstream [le courant dominant]. Quelles sont les implications, par exemple, lorsque des icônes comme A$AP Rocky sont célébrées pour leur « swagger » ou leur « drip », alors que les racines historiques de ces expressions stylistiques sont ignorées? Cela amoindrit-il la signification du dandy noir?

Dre Miller secoue la tête : « Non, je ne pense pas que cela la diminue. Une des choses qui m’a frappée en transformant mon livre en exposition, c’est à quel point cette histoire, même quand elle n’est pas explicitement reconnue, est toujours là, présente, implicite, vivante. » Pour Miller, ce n’est pas seulement une question de vêtements, mais d’attitude : « Le dandysme, on le définit souvent par le complet. Mais ce qui compte, ce n’est pas juste le complet, mais ce que la personne fait avec. Comment il est porté, comment il est stylisé, comment il bouge. J’étudie comment la personne habite le vêtement. »

Elle insiste sur le fait que des styles populaires, enracinés dans les cultures afro-descendantes, ne disparaissent pas, même lorsqu’ils ne sont pas revendiqués ouvertement : « L’histoire ne s’arrête pas. Quand on regarde les figures contemporaines du style, on voit ces traditions évoluer, parfois explicitement, parfois implicitement. Même si elles ne sont pas reconnues par tous, certaines personnes les perçoivent. Et avec cette exposition, j’espère que davantage de gens apprendront à les voir. »

Dre Miller souligne également que le dandysme est une performance : « Il y a une part d’incarnation et une part de public. Et parfois, ce public, c’est soi-même. » Sans même le savoir, j’assiste à une exclusivité. La semaine dernière, le code vestimentaire du Met Gala a été révélé : Tailored for You [Conçu pour soi-même]. Les invités devront honorer la thématique du sur-mesure en revisitant l’élégance du complet, une pièce propre à l’histoire du dandy noir.

Avec cette réflexion en tête, comment anticiper les choix vestimentaires des invités? Dans Slaves to Fashion, Dre Miller écrit à la page 14 que « deux hommes, un noir et un blanc, vêtus du même complet et du même chapeau, ne le porteront presque jamais exactement de la même manière. » Il ne reste plus qu’à attendre l’apothéose annuelle de la mode, le 5 mai prochain, pour voir quelles célébrités et designers s’approprieront le plus efficacement ledit complet…

Le Met Gala aura lieu le 5 mai 2025 au Metropolitan Museum of Art de New York. Présentée par Louis Vuitton, l’exposition Superfine : Tailoring Black Style sera visible au Met du 10 mai au 26 octobre 2025.

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La saison de la grippe https://www.delitfrancais.com/2025/02/20/la-saison-de-la-grippe/ Thu, 20 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57512 Guide étudiant pour vivre un hiver loin des virus.

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Depuis la rentrée scolaire hivernale, les seuls bruits qui semblent se faire entendre dans les salles de cours et à la bibliothèque sont de bruyants éternuements, des reniflements constants, ou alors le son de ceux et celles qui se mouchent sans relâche. La saison de la grippe est bien arrivée. Mais est-ce la grippe ou le rhume que tous les étudiant·e·s semblent avoir contracté? Ces deux termes sont utilisés de manière interchangeable ; personne n’est sûr du virus qui l’affecte. Difficile de consulter un médecin, ou de savoir quels médicaments prendre pour soulager ses symptômes : le temps des virus est un vrai casse-tête pour les étudiant·e·s de McGill. Alors que l’une des pires saisons de grippe au Québec en dix ans bat son plein, il est temps de démystifier ce sujet — bien sûr sans remplacer l’avis d’un·e professionnel·le médical — et de trouver des moyens de naviguer à travers la maladie afin de s’en protéger pour rester en bonne santé jusqu’à la fin de la session.

GRIPPE OU RHUME?

Comment savoir si vous avez la grippe ou un rhume afin de faciliter votre rétablissement? Commençons par distinguer les deux. Le rhume est une infection du nez et de la gorge, dont les symptômes principaux sont les éternuements, le mal de gorge, l’écoulement et la congestion nasale. Le rhume se propage par la voie aérienne, par le nez ou la bouche. Un rhume dure généralement entre trois et sept jours, mais les adultes enrhumé·e·s sont contagieux·ses dès l’infection et peuvent l’être jusqu’à six jours après le début des symptômes. Le rhume est souvent considéré comme une version plus bénigne de la grippe, car ses symptômes sont plus légers et les risques de complications moins élevés. De son côté, la grippe est causée par le virus influenza et est définie par l’institut national de santé comme étant « une infection des voies respiratoires avec une forte fièvre, de la toux, des frissons, des douleurs musculaires, des vomissements et de la diarrhée ». Ce qui distingue la grippe du rhume, c’est la gravité des symptômes, notamment la fièvre élevée, les frissons, les vomissements et les courbatures. Une fièvre entre 38°C et 40°C est un signe caractéristique de la grippe, selon le Gouvernement du Québec. Les symptômes de la grippe sont généralement plus intenses que ceux du rhume et la guérison peut prendre de une à deux semaines pour les cas typiques.

SE PROTÉGER

Il est bien beau de vouloir distinguer le rhume de la grippe, mais comment se protéger de celles et ceux qui sont malades, et protéger les autres de nos microbes? Ces virus courants, qui se propagent en hiver, sont transmis par voie aérienne. Donc, si vous êtes malade, et surtout si vous toussez à longueur de journée, pensez à rester chez vous afin de récupérer. Si vous ne pouvez pas vous permettre de rester à la maison et de manquer les cours, privilégiez le port du masque médical pour minimiser la transmission du virus aux autres. Les masques rappellent l’ère de la COVID-19, mais s’ils ont été rendus obligatoires, c’est pour une bonne raison : ils sont efficaces et réduisent la transmission des virus afin de garder les autres à l’abri de vos maladies. La saison hivernale et des fêtes, c’est aussi l’occasion de partager de l’amour, des bisous et des câlins. Lors d’une période comme celle-ci, où tout le monde autour de vous semble être malade, évitez de rester trop près des autres. L’amour, c’est beau, mais chacun ses microbes.

« Le Pôle bien-être (Wellness Hub) de McGill offre des services de santé et des rendez-vous avec des médecins, infirmier·ère·s, psychiatres et divers autres professionnel·le·s pour tous·toutes les étudiant·e·s »

VACCIN OU PAS DE VACCIN ?

Un sujet qui n’est que trop peu abordé est l’option de se faire vacciner contre la grippe. Et oui, il nous semble que ces maladies qui nous paralysent pendant quelques jours sont inévitables, mais il existe tout de même une façon de réduire la probabilité de souffrir de complications médicales. La campagne de vaccination contre l’influenza est organisée chaque année, principalement durant la période hivernale, car le virus mute chaque année et est réévalué en conséquence par les scientifiques. Cette campagne cible en priorité les personnes à risque élevé de complications, telles que les personnes âgées ou celles atteintes de maladies chroniques. Malgré tout, se faire vacciner, même si vous n’êtes pas à risque, présente des avantages pour vous et pour ceux qui vous entourent. Le vaccin stimule la production d’anticorps, protégeant ainsi le corps contre le virus, avec une efficacité moyenne de plus de 50%. Il contribue à réduire les complications de la grippe, les risques d’hospitalisation et aide à alléger le système de santé déjà surchargé au Québec. N’oubliez pas d’en parler à votre médecin de famille ou un·e autre professionnel·le de la santé pour obtenir plus d’informations.

CONSULTEZ

Vous sentez que votre maladie persiste? Vous avez une fièvre inhabituelle ou des symptômes aigus et souhaitez consulter un·e professionnel·le de la santé? Le Pôle bien-être (Wellness Hub) de McGill offre des services de santé et des rendez-vous avec des médecins, infirmier·ère·s, psychiatres et divers autres professionnel·le·s pour tous·toutes les étudiant·e·s. Si vous souhaitez consulter un·e médecin, contactez le Pôle bien-être par téléphone, de préférence en début de journée, pour obtenir un rendez-vous médical. Si vous n’y parvenez pas, vous pouvez également consulter un·e pharmacien·ne, lui expliquer vos symptômes et recevoir des conseils médicaux, ainsi que les prochaines étapes à suivre. Il existe aussi le service Telehealth, offert à tous·toutes les étudiant·e·s de McGill, qui permet de prendre un rendez-vous virtuel avec un·e infirmier·ère ou un·e médecin, sans frais. Consulter un·e professionnel·le de la santé dès que vos symptômes de grippe ou de rhume s’intensifient est crucial pour éviter toute complication. Votre santé doit passer avant tout.

Les renseignements présentés dans l’article sont fournis à titre informatif et ne peuvent en aucun cas se substituer à un avis, diagnostic ou traitement médical professionnel.

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Serbie et Roumanie : crises et contestations https://www.delitfrancais.com/2025/02/20/serbie-et-roumanie-crises-et-contestations/ Thu, 20 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57503 Ingérence, corruption, manifestations : une Europe de l’Est en ébullition.

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Cela fait maintenant trois mois que la Serbie est le théâtre de manifestations massives à travers tout le pays. Il s’agit de la crise sociale la plus intense depuis les années 1990. La jeunesse, en tête du mouvement, proteste contre la corruption endémique de l’État. Cela fait suite à l’effondrement du toit de la gare de Novi Sad, récemment rénové, qui a causé la mort de 15 personnes le 1er novembre 2024. La population estime que la corruption et la gestion frauduleuse des contrats publics seraient directement liées à la tragédie.

En réponse, un mouvement de contestation se forme rapidement. Le ministre des Transports démissionne, mais la colère persiste. Les divisions populaires s’exacerbent, des étudiants sont passés à tabac par des inconnus cagoulés, et la liste des demandes s’allonge sur les lignes de la transparence et de la justice. Le gouvernement tente d’apaiser la situation en faisant certaines concessions, mais rien n’y fait : les manifestations continuent et s’intensifient. Fin janvier, le premier ministre serbe est contraint de démissionner. Le président Aleksandar Vučić demeure le dernier pilier du pouvoir, mais le mouvement ne faiblit toujours pas.

Comment expliquer cette crise et l’ardeur des manifestants? Un réel changement est-il possible? Le Délit s’est entretenu avec David Dubé, doctorant en science politique à l’Université McGill et spécialiste de l’Europe de l’Est. Il rappelle que les Balkans ont historiquement fonctionné sous une « culture de gouvernance informelle basée sur les connexions personnelles et la corruption ». La Serbie, bien que candidate à l’Union européenne depuis 15 ans, n’a jamais connu de véritable démocratisation, pourtant une condition non négociable pour intégrer l’Union. Cela explique en partie la ferveur des manifestants.

Dubé souligne l’ampleur inédite du mouvement, mais insiste sur la nécessité d’un soutien extérieur : « Les autres pays européens ainsi que l’UE doivent reconnaître les efforts des Serbes et les soutenir politiquement. » Il reste à voir si ces manifestations amorceront un changement profond, ou plongeront la Serbie dans une crise prolongée qui pénalisera la population.

Roumanie: crise et incertitudes

Pendant ce temps, la Roumanie traverse aussi une crise politique majeure, mais cette fois au niveau institutionnel plutôt que populaire. En décembre 2024, la Cour constitutionnelle annule l’élection présidentielle en raison de soupçons d’ingérence russe en faveur du candidat indépendant d’extrême droite Călin Georgescu. Une campagne de désinformation sur TikTok aurait favorisé ce dernier, arrivé en tête du premier tour à la surprise générale. Ce 12 février, l’actuel président Klaus Iohannis a quitté ses fonctions afin d’apaiser la crise, laissant la Roumanie sans réel gouvernement.

Georgescu, pro-russe et anti-OTAN, incarne le populisme extrême et s’affirme comme un outsider politique. Cette crise sape la légitimité démocratique d’un pays membre de l’UE depuis 2007, et pourrait entraîner des changements à long terme. Les élections, reportées au mois de mai, pourraient bien mener à sa victoire. Traditionnellement proche de l’Occident depuis 1991, la Roumanie pourrait ainsi se rapprocher du Kremlin.

« L’arrivée d’un dirigeant comme Georgescu pourrait permettre à la Russie de poursuivre ses attaques contre le consensus pro-Ukraine en Europe », explique Dubé. Si Georgescu venait à être élu aux côtés d’autres populistes européens, comme l’AfD en Allemagne, Dubé estime que « l’impact de gouvernements pro-russes et antidémocratiques pourrait être significatif », transformant la politique de sécurité européenne.

Un autre enjeu clé est l’influence des réseaux sociaux dans cette crise. Dubé souligne que « la campagne électorale roumaine s’est construite sur le dos de fausses nouvelles propagées par des médias et influenceurs à la solde de Moscou ». Aujourd’hui, l’UE reste mal équipée pour contrer ces ingérences. « Il est plus difficile de tracer le financement des personnes participant à ces réseaux sociaux, tout comme le contenu des informations partagées. Il est donc facile de dissimuler du contenu politique faux sur ces plateformes tout en évitant d’être attrapé, en comparaison aux médias traditionnels », précise-t-il.

Ces crises en Serbie et en Roumanie illustrent les tensions qui traversent l’Europe de l’Est, entre aspirations démocratiques et influences extérieures pesantes. Leur issue entraînera des répercussions bien au-delà de leurs frontières.

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Des coupes budgétaires majeures annoncées par McGill https://www.delitfrancais.com/2025/02/20/des-coupes-budgetaires-majeures-annoncees-par-mcgill/ Thu, 20 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57494 À quoi doit-on s’attendre pour l’avenir de l’université?

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Le 7 février, l’Université McGill a tenu une assemblée générale, ouverte à tous·tes ses étudiant·e·s et employé·e·s, pour aborder sa situation financière préoccupante. Confrontée à un déficit budgétaire qui atteindra 15 millions de dollars lors de l’exercice fiscal de 2025, l’administration procèdera à une correction budgétaire majeure de 45 millions de dollars dès la prochaine année, un effort colossal qui nécessitera des ajustements à tous les niveaux de l’institution.

L’impact de cette décision a été immédiat et profond au sein de la communauté mcgilloise. L’assemblée budgétaire a suscité une vague d’inquiétude chez les étudiant·e·s et au sein des corps administratif et professoral, ces dernier·ère·s se trouvant en première ligne des mesures d’ajustement. Pour le président de l’université, Deep Saini, il n’y a toutefois pas d’autre choix pour que McGill maintienne son niveau de prestige et d’excellence.

Afin d’apporter des clarifications et de répondre aux préoccupations des membres de la communauté universitaire, l’administration de McGill a organisé une séance de questions et réponses le mercredi 12 février. Toutefois, de nombreuses interrogations subsistent quant aux conséquences concrètes des coupes budgétaires sur le long terme, et aux choix qui seront faits pour assurer la viabilité financière de l’établissement.

Des ressources étudiantes en péril

L’université n’a pas encore annoncé de coupures définitives, mais les étudiant·e·s redoutent une détérioration des conditions d’apprentissage et un accès limité aux outils académiques indispensables à leur réussite. À mesure que l’université poursuit l’élaboration de son plan budgétaire, la communauté étudiante demeure en attente
de solutions qui garantiraient le maintien d’un environnement propice à l’excellence académique.

Éveline*, étudiante en philosophie, exprime sa déception quant aux solutions avancées par l’université. « Ces mesures auront nécessairement un impact négatif sur la qualité de l’éducation », déplore-t-elle. Elle s’inquiète particulièrement de la proposition d’allonger les horaires de cours en soirée et de la suppression de certains abonnements à des revues académiques en bibliothèque, deux points abordés lors de la séance de questions et réponses. De son côté, Belinda*, étudiante en biologie et sciences informatiques, remet en question la répartition des ressources, pointant du doigt les salaires de certains membres de l’administration qu’elle juge excessifs.

Lors de l’assemblée générale, le président Saini a toutefois tenté de rassurer les étudiant·e·s face
à ces inquiétudes : « Je veux être clair sur ce point : notre plus grande priorité est de vous offrir la meilleure éducation, avec le moins de perturbations possible. (tdlr) » Malgré cette déclaration, de nombreux étudiant·e·s restent sceptiques, craignant une baisse de la qualité des cours et une surcharge de travail pour les enseignant·e·s restant·e·s.

Inquiétude au sein du corps des salariés

L’impact des mesures budgétaires sera encore plus significatif pour les membres de l’administration et du corps académique de l’université. Puisque la masse salariale représente environ 80% des dépenses de l’institution, cette dernière estime qu’elle n’aura pas d’autre choix que de réduire les effectifs administratifs, ainsi que ceux des professeur·e·s et des auxiliaires d’enseignement. Ces suppressions de postes risquent de créer une pression accrue sur le personnel restant, qui devra, par conséquent, assumer des charges de travail supplémentaires.

Selon l’administration, cette restructuration pourrait entraîner entre 250 et 500 suppressions de postes. Afin d’atteindre cet objectif, l’administration compte principalement sur l’attrition des employé·e·s, c’est-à-dire de laisser partir ceux·celles qui souhaitent quitter leur poste sans les remplacer, sauf si leur remplacement est jugé absolument nécessaire. Cependant, cette approche seule ne suffira probablement pas à combler le déficit. Christopher Manfredi, provost et vice-recteur principal aux études, a donc indiqué de manière prudente que des licenciements seraient presque inévitables.

L’annonce de ces réductions de personnel a suscité de nombreuses préoccupations parmi les employé·e·s de McGill. L’université avait très peu d’informations à partager pour rassurer le corps professoral. Fabrice Labeau, vice-recteur de l’administration et des finances, a expliqué : « Nous essayons d’être aussi transparents que possible, mais nous n’avons pas plus de renseignements à donner pour l’instant. Nous reviendrons vers vous dès que possible. »

Une crise générale des universités canadiennes?

De nombreuses universités canadiennes sont confrontées à des défis budgétaires similaires, en raison de problèmes structurels liés aux finances, à l’évolution démographique et aux politiques gouvernementales. Si McGill doit composer avec un déficit de 15 millions de dollars pour l’exercice fiscal de 2025, Christopher Manfredi souligne que d’autres établissements sont en proie à des difficultés encore plus marquées : l’Université Queen’s affiche un déficit de 36 millions, tandis que l’Université de Waterloo doit faire face à un déficit colossal de 75 millions de dollars.

En plus de ces défis partagés, la situation de McGill est aggravée par des décisions spécifiques du gouvernement du Québec, plus particulièrement par les mesures annoncées à l’automne 2023. La hausse des frais de scolarité pour les étudiant·e·s canadien·ne·s provenant d’autres provinces et pour les étudiant·e·s internationaux·les a suscité des inquiétudes quant à l’attrait de l’université pour ces publics. Ces augmentations pourraient entraîner une diminution des inscriptions, ce qui affecterait directement les revenus de l’institution. Néanmoins, Deep Saini a tenu à relativiser l’impact de ces décisions gouvernementales, affirmant que « l’université n’a pas atteint ce point de déficit uniquement en raison des choix du gouvernement ».

Quel avenir pour l’université?

L’Université McGill mise sur une transformation majeure afin de se rendre plus efficace, moderne et résiliente. Le plan Horizon McGill, annoncé lors de l’assemblée générale du 7 février, repose sur une analyse approfondie des activités de l’université afin de déterminer quelles initiatives sont essentielles et lesquelles pourraient être optimisées ou abandonnées.

Comme l’a résumé schématiquement Deep Saini : « Nous devons cesser de faire les choses qui n’ont pas d’importance, et cesser de faire les choses qui en ont moins. Pour les choses que nous devons absolument faire, nous devons trouver un moyen de les faire mieux et plus efficacement. » L’avenir de McGill dépendra en grande partie de sa capacité à mettre en œuvre ces réformes tout en maintenant son engagement envers l’excellence et l’accessibilité.

*Noms fictifs

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La sélection d’actus du Délit https://www.delitfrancais.com/2025/02/20/en-bref-29/ Thu, 20 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57491 La sélection d’actus du Délit

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Sommet sur l’IA : Paris appelle à une régulation internationale

D u 6 au 11 février, Paris a accueilli le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle, réunissant 61 pays autour d’une déclaration commune en faveur d’une IA « ouverte », « inclusive » et « éthique ». L’événement, coorganisé par la France, l’Inde et la Chine, reflète la volonté de poser les bases d’un cadre international pour réguler l’usage de l’IA. « Nous avons besoin de continuer à faire avancer une gouvernance internationale de l’intelligence artificielle », a affirmé Emmanuel Macron en clôture du sommet.

Cependant, les absences notables des États-Unis et du Royaume-Uni parmi les signataires rappellent les divergences profondes sur le sujet. Le vice-président américain, J. D. Vance, a défendu sa position prudente, mettant en garde contre une « régulation excessive qui pourrait tuer une industrie en plein essor ».

L’annonce du plan Stargate des États-Unis, doté de 500 milliards de dollars d’investissement sur l’IA, suivie de l’arrivée de la Chine avec DeepSeek, a agi comme un électrochoc pour l’Europe, brusquement confrontée au risque d’être complètement dépassée. La réponse européenne s’est traduite, dans un premier temps, par un engagement français pour un plan d’investissements privés de 109 milliards d’euros. Dans la foulée, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a dévoilé un plan de 200 milliards d’euros, visant à renforcer l’innovation et préserver la compétitivité de l’Union Européenne.

De tels investissements, massifs, et presque compulsifs, témoignent des enjeux colossaux liés à l’IA. Malgré ces sommets collaboratifs, le contrôle de cette nouvelle technologie, doté d’un potentiel quasi illimité, demeure l’objectif central. « En vérité, nous n’en sommes qu’au début. Les frontières bougent constamment et le leadership mondial est toujours à saisir », a déclaré Von der Leyen durant le sommet.

Vers une paix en Ukraine : une solution à quel prix ?

Après trois ans de conflit, une solution de paix semble se dessiner pour l’Ukraine. Donald Trump et Vladimir Poutine ont annoncé la reprise des discussions directes entre les États-Unis et la Russie, une première depuis près de trois ans de silence entre Washington et Moscou. Pourtant, ces pourparlers laissent l’Europe et l’Ukraine de côté, ce qui suscite de fortes inquiétudes.

Lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, tenue du 14 au 16 février, le vice-président américain J.D. Vance a présenté un discours ferme face aux Européens en laissant entendre qu’ils ne seraient pas invités à la table des négociations. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a dénoncé ces échanges bilatéraux. « L’Ukraine n’acceptera jamais des accords conclus dans notre dos sans notre participation ». Il a également souligné la nécessité pour l’Europe de se doter de sa propre armée, évoquant la fin d’une ère où les États-Unis protégeaient automatiquement leurs alliés européens.

Eileen Davidson | Le Délit

Du côté américain, le nouveau secrétaire à la défense, Pete Hegseth, a confirmé que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN était peu probable et qu’un retour aux frontières de 2014 n’était pas réaliste.

Les Européens sont invités à consulter, mais resteront absents de la table des négociations, une décision perçue comme un affaiblissement de leur influence. Pendant ce temps, Zelensky refuse les propositions américaines qui n’offrent pas de garanties de sécurité pour son pays, rappelant que l’Ukraine ne sacrifiera pas sa souveraineté dans ces pourparlers complexes.

République Démocratique du Congo : Bukavu tombe aux mains du M23

Des combattants du M23, un groupe paramilitaire se présentant comme une force de résistance face au gouvernement congolais et soutenus par des troupes rwandaises selon Kinshasa, sont entrés dimanche 16 février dans le centre de Bukavu. Grande ville de l’est de la République démocratique du Congo (RDC), cette avancée majeure dans le conflit marque un nouveau tournant après la chute de Goma en janvier. Désormais, l’ensemble de la région du Kivu, extrêmement riche en ressources naturelles comme le coltan et le cobalt, est un objectif stratégique pour le M23.

Eileen Davidson | Le Délit

Le conflit, sur fond de rivalités ethniques et régionales, est d’une grande complexité depuis sa résurgence en 2021. Sur place, l’arrivée des rebelles a suscité des réactions partagées. Certains habitants ont applaudi leur entrée, espérant un changement face aux difficultés sociales, tandis que d’autres ont fui les violences et les pillages. Selon l’ONU, le nombre de personnes déplacées en RDC se porte à sept millions.

L’armée congolaise, sous-équipée et minée par une corruption endémique, peine à contenir l’avancée du M23. Le manque de moyens militaires a été accentué par un embargo sur les armes jusqu’en 2023 par l’ONU, ce qui limite ses capacités de défense.

La communauté internationale, inquiète, multiplie les appels à la désescalade. L’Union africaine a mis en garde contre une possible fracturation du pays, tandis que l’ONU et l’Union européenne réclament un retrait immédiat du M23 et de ses soutiens extérieurs pour éviter une escalade régionale et mettre fin aux pillages, massacres et viols de masse.

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Parler de sexualité en toute sérénité https://www.delitfrancais.com/2025/02/20/parler-de-sexualite-en-toute-serenite/ Thu, 20 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57484 Le service de sexologie disponible pour les étudiant·e·s de McGill.

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L a Saint-Valentin, qui célèbre l’amour le 14 février, sert de prétexte idéal pour un dîner en amoureux·ses, une soirée pyjama entre ami·e·s, ou encore un moment privilégié pour se consacrer à soi. Néanmoins, cette fête apporte aussi son lot d’angoisses liées aux nombreuses attentes sociales qui lui sont associées. Quand on est en couple, l’organisation de la soirée s’avère une tâche complexe : choisir un restaurant, préparer une activité, acheter un cadeau… D’ailleurs, les conventions sociales ne s’arrêtent pas là et pénètrent même la sphère intime, une fois qu’arrive l’heure de se glisser dans les draps. Et si je suis trop fatigué·e pour faire l’amour ce soir? Pour certain·e·s étudiant·e·s, cette date fatidique marque l’anniversaire d’une nouvelle année de célibat, et peut raviver la frustration de ne pas avoir encore connu leur première fois ; il est parfois difficile de faire abstraction du discours dominant et de l’injonction au couple et à la sexualité.

« L’Université McGill a ainsi été la première université canadienne à proposer un soutien sexologique à ses étudiant·e·s »

À l’occasion de la Saint-Valentin, le Pôle bien-être étudiant de McGill a organisé un atelier de conversation, animé par deux sexologues, Maga-Li Monteilhet-Labossière et Gabrielle Petrucci, pour répondre aux questions des étudiant·e·s sur la sexualité, « une expérience humaine commune, dont on parle peu (tdlr) », selon Monteilhet-Labossière.

Parler d’intimité

Au troisième étage du Pavillon Brown, situé sur la rue McTavish, The Healthy Living Annex est un refuge chaleureux sur le campus. Assis·e·s en cercle autour d’une table jonchée de crayons feutres et de cartes de Saint-Valentin à colorier, enveloppées par les vapeurs échappant des tasses de thé, c’est avec timidité et curiosité que quelques étudiant·e·s sont venu·e·s participer à l’atelier. Sur une seconde table, des jouets sexuels ont été disposés à côté d’une ancienne boîte de biscuits désormais remplie de morceaux de papier comportant diverses questions pour amorcer la discussion.

Le service de sexologie de McGill a été créé en 2021 à l’initiative des sexologues Maga-Li Monteilhet- Labossière et Julie Marceau. L’Université McGill a ainsi été la première université canadienne à proposer un soutien sexologique à ses étudiant·e·s. Depuis sa création, la demande n’a cessé d’augmenter, démontrant le caractère indispensable d’un tel service, alors que de nombreux·ses étudiant·e·s ont besoin de consulter un·e professionnel·le pour parler de leur intimité. Les raisons qui peuvent pousser à prendre un rendez-vous avec une sexologue sont multiples : discuter des questionnements sur son orientation sexuelle ou son identité de genre, parler d’une expérience de violence sexuelle, évoquer des problèmes liés à la sexualité, comme les infections sexuellement transmissibles, ou aborder tout autre sujet en lien aux rapports intimes.

Une étudiante pioche un premier papier dans la boîte ronde qui révèle le mot « affection ». Qu’est-ce que cela évoque? La discussion débouche sur les langages de l’amour et comment faire face aux défis que peuvent entraîner une différence de langage affectif entre deux partenaires. Les tirages s’enchaînent et de nombreux thèmes sont abordés : comment naviguer le consentement pendant un rapport sexuel? Comment partager ses préférences érotiques avec son·sa partenaire? Qu’est-ce que la vulnérabilité? Tous ces sujets peuvent sembler intimidants pour ceux·celles qui nagent encore dans l’inconnu, mais le rôle des sexologues est précisément d’accompagner les étudiant·e·s dans la découverte de leur sexualité et de répondre à toutes leurs questions, sans tabous.

Défaire les mythes

Les minutes défilent et de nouvelles personnes rejoignent la conversation ; les cartes auparavant vierges affichent maintenant une palette de couleurs. Julie Marceau, avec qui j’ai pu m’entretenir dans son cabinet, m’a confié recevoir des étudiant·e·s de tous genres. Le plus souvent, les personnes qui la consultent souffrent d’anxiété, provoquée par le sentiment de ne pas correspondre à la norme. « Certains sont inquiets de ne pas avoir d’expérience, d’autres d’en avoir trop à leur âge », m’a expliqué la sexologue.

« Y a‑t-il un âge pour la première fois? » dévoile un nouveau papier de la boîte à biscuit. Les animatrices de l’atelier insistent sur l’importance de déconstruire les nombreux mythes qui entourent la sexualité et s’interrogent sur la définition même de la « première fois ». Celle-ci varie en fonction de chacun·e, tout comme les besoins en matière de sexualité sont différents pour tous·toutes. Il n’y a pas d’âge pour avoir ses premiers rapports sexuels et chacun doit suivre son propre rythme.

« Les mythes entourant la sexualité ont pour conséquence de générer une pression de performance lors d’un rapport intime, qui empêche de vivre pleinement le moment »

De nombreuses idées fausses sont renforcées par les images véhiculées par les films et la culture populaire. Julie Marceau en souligne quelques-unes : l’obligation d’avoir des rapports sexuels à une fréquence pré-établie quand on est en couple, devoir endurer de la douleur lors de la première relation sexuelle, ou encore se sentir obligé·e·s d’avoir des relations sexuelles pénétratives. Pourtant, les études démontrent que « seulement 17% des femmes ont des orgasmes de cette façon. » De la même manière, le désir n’est pas forcément physique, mais peut également être émotionnel. Il fluctue au cours du temps, et peut être absent pendant des périodes de stress et de fatigue, par exemple. Les mythes entourant la sexualité ont pour conséquence de générer une pression de performance lors d’un rapport intime, qui empêche de vivre pleinement le moment. Pourtant, « il y a quelque chose de très ancrant dans le toucher physique », remarque Monteilhet-Labossière, « qui permet de se sentir dans l’instant présent. »

Communiquer

Le service de sexologie offert par McGill permet aussi de combler le manque d’éducation sexuelle, notamment pour les étudiant·e·s qui viennent de pays étrangers aux normes et cultures différentes. Une des étudiantes participant à l’atelier explique que dans son pays d’origine au Moyen-Orient, on ne reçoit aucune éducation sexuelle et exprimer son désir n’est pas accepté. Julie Marceau m’a raconté avoir souvent été confrontée à des étudiant·e·s internationaux·les en proie à des dilemmes moraux déclenchés par le décalage entre les normes de leur pays d’origine et celles qu’ils·elles découvrent au Québec. Dans certains pays, les rapports sexuels ne sont pas autorisés avant le mariage. Ainsi, les étudiant·e·s ont recours à son aide pour apprendre à gérer leur désir et rester fidèles à leurs valeurs. D’autres sont inquiet·ète·s de devoir se réadapter à la culture sexuelle de leur pays d’origine après l’obtention de leur diplôme.

Toutefois, même si l’on a reçu une bonne éducation sexuelle, cela ne nous empêche pas d’avoir de nombreuses choses à apprendre et à découvrir sur nous-mêmes en matière de sexualité. Les sexologues peuvent ainsi nous aider à comprendre quels sont nos désirs, et nous donner des pistes pour explorer notre corps. Les sexologues rappellent également que la sexualité est une danse à deux. C’est pourquoi, pour tout rapport intime, la clé est de bien communiquer avec son·sa partenaire, bien que cela ne soit pas toujours facile.

Après deux heures de discussion animées et des cartes de Saint-Valentin bien décorées, l’atelier d’éducation sexuelle prend fin. Monteilhet-Labossière conclut que les questions qui y ont été abordées sont universelles, et qu’il n’y a pas de honte à se les poser. Alors si la sexualité vous rend anxieux·se, n’hésitez pas à prendre un rendez-vous au Pôle bien-être étudiant de McGill pour rencontrer une sexologue. En attendant, pour toute question urgente en lien à ce sujet, vous pouvez consulter le site Sex & U, recommandé par la sexologue Julie Marceau.

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https://www.delitfrancais.com/2025/02/05/57458/ Wed, 05 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57458 L’article est apparu en premier sur Le Délit.

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Un voyage entre ciel et terre https://www.delitfrancais.com/2025/02/05/un-voyage-entre-ciel-et-terre/ Wed, 05 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57443 Saint-Exupéry: lorsque repousser les limites est une question de survie.

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« J’ai une idée. » C’est ainsi que commencent la plupart des répliques de Louis Garrel, l’interprète principal de Saint-Exupéry, le nouveau film du réalisateur franco-argentin Pablo Agüero. Sorti au Québec le 24 janvier 2025, le long-métrage retrace l’épopée d’Antoine de Saint-Exupéry, rendant hommage à ce pilote « mort pour la France ».

L’histoire nous ramène en 1930, en Argentine, du temps où la compagnie française Aéropostale, pour laquelle travaillait Antoine, acheminait du courrier en Patagonie. Lorsque son patron évoque la fermeture potentielle de l’entreprise, Antoine de Saint-Exupéry et Henri Guillaumet, deux pilotes talentueux, tentent d’augmenter leur efficacité par le biais d’un chemin plus direct, mais plus dangereux. Or, Guillaumet, le premier à tester leur nouvelle idée, ne revient jamais : son avion est introuvable. Il n’en tient qu’à Saint-Exupéry de tenter le même vol que son ami pour le retrouver…

Tout au long du film, des scènes de vol nous permettent d’admirer les paysages de la Cordillère des Andes et de la Patagonie, où la majorité du tournage a d’ailleurs pris place. Les prises de vue s’attardent au relief et à l’esthétique de la nature, à sa beauté presque intouchable. Au-delà de l’attention portée à l’esthétique du film, les émotions transmises par les personnages sont puissantes. Joie, peur, angoisse et tristesse se succèdent à l’écran et nous frappent de plein fouet. L’espoir et le découragement des personnages sont notamment palpables. On a presque envie de tendre la main à travers l’écran pour les réconforter. L’interprète de Noëlle Guillaumet, Diane Kruger, est particulièrement époustouflante. Elle transmet parfaitement la peur de perdre son mari et son impuissance face à la situation, contrainte à espérer que Saint-Exupéry retrouve miraculeusement le disparu. Le lien entre Noëlle et Saint-Exupéry se renforce au fil des aventures, chacun devenant la bouée de sauvetage de l’autre. L’inquiétude est palpable à chaque fois que son mari monte à bord de son avion : et s’il ne revenait jamais, la laissant seule devant l’énormité de son deuil? Louis Garrel nous fait lui aussi parfaitement ressentir le calme qui s’installe chez Saint-Exupéry lorsque ce dernier se retrouve dans les nuages. Le rare silence dans la trame sonore amplifie ce sentiment d’extase et de fébrilité fugace.

Jade Lê | Le Délit

« Le rare silence dans la trame sonore amplifie ce sentiment d’extase et de fébrilité fugace »

La créativité de Saint-Exupéry est mise de l’avant : on y voit notamment le journal chaotique de ce dernier, qui y dessine tout ce qu’il voit afin de mieux percevoir ce qui se trouve devant lui. La témérité du pilote est également un élément important de l’histoire puisque c’est son goût pour le risque qui le poussera à tenter de retrouver son ami Henri Guillaumet, incarné par Vincent Cassel.

Jade Lê | Le Délit

Le film présente différents aspects moins connus de Saint- Exupéry, parmi lesquels sa passion pour l’aviation et le dessin. Ses œuvres littéraires sont très brièvement mentionnées, et bien qu’il ne soit pas nécessaire de connaître le passé du pilote pour apprécier le film, faire une courte recherche avant votre visionnement pourrait s’avérer judicieux. Plusieurs allusions discrètes au Petit Prince (1943) ou encore à sa jeunesse et à son expérience en tant que pilote sont évoquées, des clins d’oeil agréables lorsque l’on est en mesure de les interpréter. Saint-Exupéry est un excellent film pour découvrir Antoine de Saint-Exupéry à travers les expériences qui l’ont inspiré pour ses œuvres littéraires.

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Un double hommage dans un climat tendu https://www.delitfrancais.com/2025/02/05/un-double-hommage-dans-un-climat-tendu/ Wed, 05 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57419 McGill commémore l’Holocauste et l’attentat de la grande mosquée de Québec.

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L a semaine dernière, l’Université McGill a souligné deux anniversaires tragiques : les 80 ans de la libération du camp de concentration d’Auschwitz, le 27 janvier, et les huit ans de l’attentat islamophobe contre le Centre Culturel Islamique de Québec (CCIQ), le 29 janvier. Pour l’occasion, les docteures Joanna Sliwa et Nadia Hasan ont animé des conférences destinées à la communauté universitaire et au grand public.

Les deux conférences se sont déroulées dans un climat tendu à l’Université McGill, devenue un foyer de tensions depuis les attentats du 7 octobre 2023. Des manifestations fréquentes opposent des groupes pro-palestiniens et pro-israéliens, tandis que l’islamophobie et l’antisémitisme connaissent une recrudescence, suscitant l’inquiétude des étudiants. Ce contexte chargé transparaissait lors des deux événements.

Dès l’ouverture des cérémonies, Angela Campbell, première vice-provost intérimaire aux études et à la vie étudiante, a insisté sur l’importance du dialogue et du respect mutuel, dans une formule prudente et identique pour les deux événements : « La commémoration de 2025 se déroule dans un climat d’agitation. Notre propre communauté a connu une période difficile. Il est important de donner la priorité à la démocratie, au dialogue et à la dignité (tdlr). »

Souvenirs de l’Holocauste : un devoir de mémoire

Le 27 janvier, la salle de bal du bâtiment Thompson était pleine à craquer pour la conférence de Joanna Sliwa, historienne de l’Holocauste. Angela Campbell a ouvert la cérémonie en réaffirmant son « engagement inébranlable à préserver la mémoire des victimes, à faire entendre leurs récits ainsi que ceux de leurs descendants et alliés, et à faire perdurer leur héritage ».

La commémoration a été l’occasion de mettre un visage sur les atrocités de l’Holocauste, à travers le témoignage d’Elizabeth Pranov, étudiante en 3e année. Pour cette dernière, dont la grand-mère et l’arrière-grand-mère sont toutes deux survivantes de l’Holocauste, la tragédie reste bien vivante. Elizabeth a rappelé l’importance de l’éducation à ce sujet, qui nous pousse « à affronter des vérités dérangeantes, à écouter les récits de ceux qui ont survécu et de ceux qui n’ont pas survécu, ainsi qu’à amplifier les voix de ceux que nous n’avons peut-être jamais entendus auparavant ».

« Les balles de fusil ne font pas de distinction. Elles ne demandent pas si vous êtes un médecin, un intellectuel, un enseignant ou un père. Les balles ne demandent pas s’il y a un enfant qui vous attend à la maison »

Un autre visage mis en lumière lors de la cérémonie était celui de Josephine Janina Mehlberg, figure centrale du livre The Counterfeit Countess de Joanna Sliwa, publié en 2024. Cette Juive polonaise a usurpé l’identité d’une aristocrate chrétienne entre 1941 et 1945, sauvant des milliers de vies en fournissant nourriture, médicaments et lettres clandestines aux détenus du camp de Majdanek. Comme l’explique Sliwa, « Janina n’a jamais accepté un refus comme une réponse définitive ; lorsqu’on accédait à ses demandes, elle y voyait une invitation à en demander encore davantage ». Selon son mari Henri Mehlberg, Janina a toujours été guidée par une formule mathématique très simple : « Une vie a moins de valeur que plusieurs vies. Et sa propre vie n’aurait aucune valeur si elle ne l’utilisait pas pour sauver celles des autres. »

La période de questions qui a suivi l’intervention de Silwa a donné lieu à des échanges particulièrement vifs. Une étudiante a notamment interrogé la conférencière sur la possibilité d’un nouvel Holocauste à notre époque, tandis qu’un homme arborant un keffiyeh, symbole de la résistance palestinienne, a critiqué ce qu’il a décrit comme un « projet politique visant à particulariser l’Holocauste », estimant qu’un tel traitement était inapproprié. Face à ces interventions, Silwa a tenu à rappeler l’importance d’analyser chaque événement dans son propre contexte, mettant en garde contre les parallèles hâtifs et réducteurs.

Hommage aux victimes de l’attentat de Québec

Le 29 janvier, une atmosphère de recueillement régnait dans le bâtiment Leacock, où la communauté mcgilloise s’est rassemblée pour honorer les six victimes de l’attaque dans la grande mosquée de Québec en 2017. Un verset du Coran portant sur la compassion, chanté par le professeur Aimen Moussaddy, a ouvert la cérémonie. Les participants portaient un carré de tissu vert, couleur du tapis de la mosquée de Québec, en signe de solidarité.

Khadijatu-Dimalya Ibrahim, récipiendaire de la bourse commémorative du Centre Culturel Islamique de Québec, a exprimé ses craintes persistantes face à l’islamophobie au Québec. « Cela aurait pu être n’importe lequel de nos pères, de nos mères ou de nos frères. Les balles de fusil ne font pas de distinction. Elles ne demandent pas si vous êtes un médecin, un intellectuel, un enseignant ou un père. Les balles ne demandent pas s’il y a un enfant qui vous attend à la maison », a déclaré Ibrahim.

La professeure Nadia Hasan, de l’Université York, a dénoncé la persistance de l’islamophobie et souligné l’importance des commémorations : « elles sont si importantes et ont un tel potentiel de changement. Elles sont essentielles pour les personnes qui cherchent à guérir du traumatisme causé par des attaques islamophobes comme celles qui ont eu lieu à Québec. »

La commémoration s’est conclue par une procession des élèves jusqu’au Pavillon Dawson, où ils ont déposé six roses sur la plaque honorant les victimes de l’attentat du CCIQ.

Un engagement contre l’intolérance

Ces deux conférences s’inscrivent dans le cadre du Programme de prévention de l’islamophobie et de l’antisémitisme (PPIA), lancé par McGill en 2022, en réponse à l’augmentation d’étudiants et d’employés se disant victimes de marginalisation ou de discrimination religieuse sur le campus. Un rapport publié la même année par Angela Campbell et Fabrice Labeau, vice-recteur de l’administration et des finances, recommandait que l’Université mette en place des mesures concrètes pour améliorer la compréhension des traditions juives et musulmanes, dans le but de lutter contre les préjugés et l’intolérance religieuse. L’organisation de ces conférences commémoratives s’inscrit donc pleinement dans cette démarche éducative.

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L’aide aux étudiant·e·s https://www.delitfrancais.com/2025/02/05/laide-aux-etudiant%c2%b7e%c2%b7s/ Wed, 05 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57375 Lumière sur les services étudiants d'accessibilité et d’aide à la réussite de McGill.

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Le Service étudiant d’accessibilité et d’aide à la réussite (SEAR) est l’une des huit initiatives des services étudiants de l’Université, qui ont pour but de « promouvoir le bien-être et la réussite de ceux-ci des étudiant·e·s ». Le centre d’aide a pour mission d’accroitre l’accessibilitéde l’éducation supérieure à McGill à une diversité d’étudiant·e·s, notamment celles et ceux ayant des troubles physiques ou mentaux, afin de garantir à chacun·e une égalité des chances pour l’obtention d’un diplôme. Les aménagements alternatifs offerts par le SEAR sont divers, du partage de notes de cours à l’usage pour les examens d’une salle aménagée à cet effet, ou par une prolongation de délai dans les remises de travaux universitaires.

Cette initiative de l’Université, qui a été mise en place dans la lignée de l’instauration de la Politique relative aux droits des étudiants en situation de handicap en 1995, a néanmoins été fortement critiquée par des étudiant·e·s, notamment sur la plateforme Reddit. Ce réseau social, fréquenté par beaucoup d’étudiant·e·s mcgillois·es, dénombre plus d’une chaîne de conversation concernant le SEAR et son mauvais fonctionnement. Pour mieux comprendre le mécontentement de la communauté étudiante concernée et les problématiques récurrentes, Le Délit a échangé avec deux étudiantes qui bénéficient des services du SEAR, Ashley* et Marie*. Ces dernières ont accepté de partager leurs expériences et leurs préoccupations, dans le but d’illustrer les critiques sur le SEAR au sein de McGill.

« J’ai eu l’impression de passer un entretien d’embauche en essayant de prouver que j’ai un handicap »
Ashley, étudiante bénéficiaire des services du SEAR

Premières démarches

Le SEAR, spécifiquement désigné pour les étudiant·e·s ayant des handicaps physiques ou mentaux, requiert un processus à plusieurs étapes, afin d’avoir accès aux aménagements offerts. D’après le site du SEAR, pour s’inscrire à ce service, les étudiant·e·s doivent fournir un document attestant de leur handicap. Il s’agit d’un document médical signé par un professionnel de la santé reconnu par la loi PL-21, rédigé en français ou en anglais. À la suite de l’obtention de cette documentation, les étudiant·e·s doivent prendre un rendez-vous en présentiel avec un·e employé·e du centre, afin de discuter de leur condition médicale et créer un dossier pour avoir accès aux services offerts. Questionnée par rapport au processus d’inscription auprès du SEAR, Ashley raconte ne pas avoir apprécié son expérience, citant la froideur des employé·e·s et le processus de vérification de sa condition médicale : « J’ai eu l’impression de passer un entretien d’embauche en essayant de prouver que j’ai un handicap. » De son côté, Marie, partage un ressenti similaire, qualifiant sa première rencontre avec le SEAR de « robotique » : « En tant que personne cherchant à obtenir des aménagements pour mes troubles mentaux, j’ai constaté que mes interactions [avec le SEAR, ndlr] manquaient de sincérité et d’empathie, ce qui m’a découragée. » Ashley détaille sa première rencontre : « Ils m’ont demandé de fournir un grand nombre d’exemples de la façon dont mon anxiété se manifeste dans la vie de tous les jours. J’ai dû raconter toutes les expériences anxiogènes que j’ai vécues. » Marie renchérit sur cette expérience en avouant qu’elle a aussi dû partager des détails privés de sa condition mentale avec les employé·e·s présent·e·s. En guise de réponse, elle obtenait simplement un « OK » monotone. Ce qui ressort du processus d’inscription auprès du SEAR, c’est le sentiment froid et inhospitalier, qui s’ajoute à la difficulté déjà éprouvée par les étudiant·e·s : oser demander de l’aide et se livrer à propos de leurs conditions respectives.

Un système affaibli

Les mesures d’accommodement offertes par le SEAR sont grandement appréciées par les étudiant·e·s qui en bénéficient, mais plusieurs lacunes sont révélées dans l’implémentation de celles-ci. Ashley critique le système de prolongation du temps alloué aux examens, qui oblige les étudiant·e·s à s’inscrire eux·elles-mêmes, au moins 14 jours avant la date de l’examen, pour obtenir une augmentation de temps, une salle différente, ou un délai pour la remise de travaux. Le poids de cette responsabilité peut s’avérer une source d’anxiété supplémentaire pour certain·e·s étudiant·e·s, selon Ashley : « Je souffre d’anxiété, et l’une des sources de mon stress est d’envoyer des courriels aux professeurs pour demander des extensions. J’ai expliqué à la personne qui m’a interrogée que cela faisait partie de mes préoccupations, et sa réponse a été que la seule façon pour moi d’obtenir des prolongations était d’envoyer des courriels aux professeurs, en mentionnant que le SEAR me soutenait. » Ce témoignage met en lumière la lenteur du système fréquemment critiqué, où la gestion des accommodations repose entièrement sur les étudiant·e·s. D’autre part, les deux étudiantes dénoncent les aspects physiques des aménagements, tels que l’accueil des employé·e·s, les conditions des salles et l’état du site internet actuel. Selon Ashley : « Le plus gros problème de ce système, c’est que les personnes qui l’ont conçu ne comprennent manifestement pas les problèmes de santé mentale et autres problèmes d’accessibilité. Les solutions ne sont pas conçues pour aider à résoudre les difficultés rencontrées à l’école. » Ashley donne l’exemple des réunions en présentiel et des délais dans la remise des travaux, qui ne sont pas automatiquement accordés et nécessitent l’approbation du·de la professeur·e, comme des solutions particulièrement incommodantes. De son côté, Marie fait allusion au site Clockwork du SEAR, par le biais duquel les étudiant·e·s doivent faire leurs demandes de prolongations et de rendez-vous, en notant que « le site pourrait être mieux présenté. Il est définitivement dépassé. »

De plus, concernant les installations physiques des aménagements, notamment les salles alternatives pour les examens, plusieurs usager·ère·s du SEAR ont exprimé sur la plateforme Reddit leur mécontentement quant à l’utilité de ces espaces. Ils·elles ont qualifié ces salles de « bruyantes » et « achalandées », ajoutant que certain·e·s étudiant·e·s ont reçu leurs horaires d’examen le jour même, parfois à la dernière minute.

Solutions offertes

Les témoignages d’Ashley et de Marie mettent en évidence plusieurs défauts à corriger au sein du SEAR afin de mieux soutenir les étudiant·e·s en situation de handicap. Tout d’abord, selon Ashley, il serait pertinent d’accorder automatiquement des prolongations aux étudiant·e·s inscrits au SEAR, sans passer par le contact aux professeur·e·s, afin d’éviter « de devoir envoyer des courriels aux professeurs pour chaque travail écrit », une démarche lourde et stressante, sans garantie. De plus, la vérification des handicaps pourrait être simplifiée. Une note médicale ou les résultats d’examens médicaux devraient remplacer les réunions en présentiel, « ce qui permettrait aux étudiants de mieux communiquer leurs besoins exacts ; cela pourrait également aider à réduire certains des longs délais d’attente pour les rendez-vous, ce qui aiderait les étudiants à obtenir des aménagements plus rapidement », explique Marie. De plus, Ashley, qui a effectué un semestre à l’étranger la session dernière, offre une perspective intéressante de son expérience avec les services d’accessibilité de son université hôte. Elle explique que son expérience en Angleterre au University College London était inclusive et accueillante, notant la courte durée de la réunion initiale qui s’apparentait davantage à une réunion de questions-réponses, explique Ashley : « Ils ont compris que les handicaps en eux-mêmes sont déjà assez difficiles, et que demander de l’aide peut être intimidant en soi. » Ashley témoigne que, selon sa perspective, les services du SEAR devraient se concentrer sur l’accompagnement et l’orientation plutôt que sur une procédure bureaucratique. Elle suggère ensuite que le processus de demande de prolongation devrait prendre en compte les circonstances imprévisibles liées à des troubles de santé mentale ou physique, ce qui permettrait ainsi aux étudiant·e·s de solliciter des ajustements supplémentaires en cas d’imprévus. Ces options d’amélioration pourraient alléger les délais d’attente et améliorer l’expérience globale des usager·ère·s du service de McGill.

« Les étudiant·e·s n’ont donc qu’une envie : avoir un sytème plus développé, moderne et accueillant, qui les poussera à demander du soutien quand ils·elles en auront besoin, sans avoir peur des obstacles ou des charges qui leur seraient imposées »

Bien que le SEAR offre des services précieux pour les étudiant·e·s en situation de handicap, il reste beaucoup à faire pour offrir une meilleure expérience aux usager·ère·s. Les témoignages des étudiantes ont révélé des lacunes dans l’accueil initial, le processus d’inscription complexe et la lourde charge imposée aux étudiant·e·s recherchant des aménagements d’accessibilité. Par contre, comme Marie témoigne auprès du Délit, son expérience globale au sein du SEAR a été positive et fluide, après le stade initial. Les étudiant·e·s n’ont donc qu’une envie : avoir un système plus développé, moderne et accueillant, qui les poussera à demander du soutien quand ils·elles en auront besoin, sans avoir peur des obstacles ou des charges qui leur seraient imposées. En prenant exemple sur des initiatives similaires ailleurs, McGill pourrait repenser ses services afin de mieux répondre aux besoins variés de ses étudiant·e·s.

*Prénoms fictifs

Il y aura une rencontre organisée par l’Association des étudiants de premier cycle en arts (ASUS) le mercredi 5 février de 18h30 à 20h dans le Common Room de l’Engineering Society afin de partager les expériences des étudiants concernant le SAER et de discuter des pistes d’amélioration pour l’expérience étudiante en général.

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Noir·e·s, ici aussi https://www.delitfrancais.com/2025/02/05/noir%c2%b7e%c2%b7s-ici-aussi/ Wed, 05 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57372 L’importance de connaître son histoire noire québécoise et canadienne.

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En ce début de Mois de l’histoire des Noir·e·s, peut-être réfléchissez-vous à la manière dont vous choisirez de le célébrer. Sans doute allez-vous démarrer d’importantes réflexions avec des gens les ayant déjà entamées : un échange réfléchi sur les activistes marquants du mouvement des droits civiques, suivi d’une suite mémorisée d’extraits du discours de Dr Martin Luther King ; l’amorce d’une lecture sur le féminisme intersectionnel signée bell hooks ; la succession rapide de dates importantes, à commencer par 1865, la mise en place du 13e amendement ; un rappel de la contribution trop souvent oubliée des personnes noires à la culture états-unienne : « Savais tu que ce sont eux·elles qui ont inventé la musique country? » ; ou alors un autre remerciement, un autre moment de silence, pour ces figures ayant lutté pour la liberté et la dignité de ceux et celles me ressemblant. Or ce mois-ci, j’ai décidé de faire les choses autrement, géographiquement parlant. Car en énumérant le nom de ces activistes, ces écrivain·e·s, ces féministes et ces militant·e·s, le motif m’a happée : j’étais incapable d’en nommer un·e seul·e provenant du Canada. Pire encore, je constatais tout bonnement ne pas être capable de raconter l’histoire noire du pays dans lequel j’étais née, dans lequel j’avais grandi et vécu toute ma vie. Et j’ai très rapidement compris ne pas être la seule dans cette situation. Alors s’est déclenché mon processus de réflexion. Longuement ai-je songé à notre propension généralisée d’omettre le Canada lors de nos commémorations. Un comportement que j’ai souvent adopté, à tort. Notre réflexe est de pointer du doigt les Américain·e·s, d’adopter un ton moralisateur, et de le ponctuer d’un sourire suffisant, nous permettant de passer sous silence les squelettes entassés dans notre placard. Or j’insiste qu’on mette fin à cette habitude une fois pour toutes, car entre le voisin et nous, aucun ne peut se vanter d’avoir une pelouse verte.

« Notre réflexe est de pointer du doigt les Américain·e·s, d’adopter un ton moralisateur, et de le ponctuer d’un sourire suffisant, nous permettant de passer sous silence les squelettes entassés dans notre placard »

En remontant le fil de mes souvenirs, cette omission me semble se manifester dès mon plus jeune âge. À l’école primaire, les éducateur·ice·s nous enseignent ce passé esclavagiste, alors que certain·e·s élèves apprennent pour la première fois de leur vie ce qu’est le racisme contre les Noir·e·s. L’année de l’abolition de l’esclavagisme aux États-Unis devient matière à examen, alors que la date canadienne tarde à être mentionnée. On invoque le rôle de terre de refuge joué par le Canada pour les esclaves émancipés lors du Underground Railroad, sans aucune mention de la traite d’esclaves noir·e·s et autochtones ayant eu lieu seulement une décennie avant. Une dédramatisation des horreurs commises contre les Noir·e·s mettant en vedette les États-Unis d’Amérique dans le rôle du grand méchant loup prend lieu, pour les nombreuses années à suivre. C’est de s’acquitter de tous torts, avec une petite tape dans le dos, pour éviter un travail d’introspection que trop désagréable. C’est d’éviter de reconnaître notre participation et notre complicité dans un passé que trop récent. Bref, c’est de la déculpabilisation pure et dure, et personnellement j’en suis tannée.

Pour moi, être en mesure d’identifier cette histoire est un moyen de consolider mes identités noire et québécoise. C’est un moyen de comprendre un passé commun pour pouvoir mieux comprendre mon présent. Lorsque j’entends François Legault refuser de reconnaître l’existence d’un racisme systémique au Québec, je demeure perplexe. La colère et la frustration infusent mon discours, alors que mon propos s’interrompt, embarrassée par ma méconnaissance d’une histoire qui me permettrait de défendre mon point. Or, comment expliquer au premier ministre qu’une province où la brutalité policière envers les personnes autochtones et noires atteint de nouveaux sommets à chaque année, et où les médecins s’autorisent à faire preuve de négligence médicale envers les minorités visibles, est bâti sur un système foncièrement discriminatoire?

« Pour moi, être en mesure d’identifier cette histoire est un moyen de consolider mes identités noire et québécoise »

Alors, un article à la fois, j’ai appris mon histoire. En débutant avec ce que je connaissais, j’ai ouvert les pages web, cliqué sur les liens URL, naviguant d’un site à un autre. Parmi les onglets ouverts : les photos archivées des expropriations dans le quartier noir de la Petite-Bourgogne au profit d’un réaménagement urbain. Un autre quartier, cette fois-ci en Nouvelle-Écosse, du nom d’Africville, rasé par la ville de Halifax, et encore ce terme, réaménagement urbain. Un nom en bleu, souligné, Portia White : l’une des premières canadiennes noires à recevoir une reconnaissance internationale par sa voix envoûtante. Un lien qui me mène à un article sur la culture musicale noire à Montréal. Le jazz à Montréal. L’histoire du jazz à Montréal. Des initiatives de clubs pour les minorités noires montréalaises : le Colored Women’s Club. Des photos de femmes sans noms. Une exposition d’art au Musée McCord ayant pris fin il y a une semaine. Moi qui me lève dans un café et paye avec un billet de 10$, le visage de Viola Desmond, une pionnière noire, au creux de ma main. Un autre nom gardé près de moi.

Puis, plus récemment : un article sur le racisme vécu par des étudiant·e·s infirmier·ère·s africain·e·s dans un hôpital en Abitibi, des commentaires sur l’offense causée par le discours d’Haroun Bouazzi sur la création d’un « Autre » en Chambre d’Assemblée, un rapport de l’OCPM sur le racisme et la discrimination systémiques. Et finalement, un moment de célébration, en compagnie de mes ami·e·s et collègues, à fêter le début du mois, à consulter la programmation mise en place par La Table Ronde du Mois de l’Histoire des Noirs et à participer à des évènements, à des discussions et à des festivals culturels dans ma ville.

En cette première semaine du mois de février, je vous invite, à mes côtés à reconnaître ce passé, à prendre action localement, à demander à vos politicien·ne·s de reconnaître ces injustices en allouant un budget à cette lutte contre le racisme. À rappeler à votre entourage ce pan oublié de l’histoire, à exiger à ce que ce passé soit enseigné au même titre que celui des États-Unis, mais surtout, à célébrer la contribution et le travail des noir·e·s, ici aussi.

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Rage féminine : refuser d’être silencieuse https://www.delitfrancais.com/2025/02/05/rage-feminine-refuser-detre-silencieuse/ Wed, 05 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57369 Notre colère est essentielle.

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Cette semaine, j’ai lu un article du Financial Times qui expliquait que l’un des échecs du mouvement woke – idéologie prônant la prise de conscience des inégalités entre les genres, les orientations sexuelles, et autres dénominateurs minoritaires, ainsi que le racisme systémique – accordait une importance trop grande aux différences. Selon l’auteur, il serait plus judicieux de cesser d’insister sur ce qui nous distingue et de plutôt célébrer ce qui nous unit. L’argument, bien qu’il puisse sembler séduisant pour certains, m’a immédiatement repoussée, répugnée même. Comment peut-on ignorer les différences, alors qu’elles sont au cœur même de nos identités et qu’elles façonnent nos existences? Comment demander aux opprimés de taire ce qui les rend marginalisés, invisibilisés?

Cette volonté de nier les fractures sociales ne fait que les creuser davantage, et ne sert que les classes dominantes qui continueront de profiter de l’illusion d’une harmonie factice, tout en maintenant intactes les structures d’oppression qui les avantagent. En essuyant les différences, on ne fait que perpétuer un statu quo où seuls ceux qui n’ont jamais eu à justifier leur place continuent de prospérer, au détriment de celles et ceux dont l’existence même est une lutte pour la reconnaissance. Je ne peux en rien parler au nom de tous les groupes qui subissent en silence le poids du patriarcat blanc, mais je peux parler longtemps du fait que les femmes sont encore aujourd’hui trop souvent mises de côté, ridiculisées et regardées de haut par cette pseudo-élite masculine toute puissante.

Ni dociles, ni désolées

En classe, au travail, à la maison, je raidis – de colère ou d’inconfort, je l’ignore – à l’écho même de l’opposition masculine qui suit, trop souvent, mes interventions – ou celles de mes consœurs. C’est comme si les femmes ne pouvaient jamais avoir raison, ou du moins, pas sans l’approbation des hommes. Comme si chaque prise de parole était un défi lancé à l’ordre établi, une intrusion dans un territoire qui ne nous appartient pas et qui, semblerait-il, ne nous appartiendra jamais. C’est épuisant, insupportable et ça doit cesser. Malgré les avancées en termes d’égalité des genres, paraît-il que nos voix n’écraseront jamais celles de nos contreparties masculines. Le privilège d’être un homme est encore une réalité, malgré ce que ces influenceurs masculinistes tenteront de nous faire avaler. J’en ai marre, c’est dit.

Chaque jour, comme presque toutes les femmes, j’en suis sûre, je me heurte à ces murs invisibles. Des regards condescendants, des interruptions incessantes, des ricanements à peine voilés lorsqu’une femme ose hausser la voix. C’est après une conversation avec une amie que j’ai réalisé l’ampleur du problème : elle soulignait comme quoi, au travail, les hommes prenaient systématiquement plus de place en réunion, s’appropriant ses idées ou reformulant ses propos pour mieux se les attribuer. Elle me racontait aussi comment, lorsqu’elle avait exprimé une opinion tranchée et avait refusé de flancher devant un homme, elle avait été rencontrée par sa supérieure – une femme, d’ailleurs – à la suite d’une plainte la décrivant comme agressive et trop émotive. Ses collègues masculins, dans la même situation, auraient été qualifiés de fermes ou auraient été loués pour leur confiance en eux. J’ai réalisé que ce schéma se répétait partout, dans tous les espaces, peu importe l’échelle, l’expertise ou l’assurance. 2025 avait fait promesse de renouvellement, mais à ce niveau-là, c’est toujours la même galère.

« La féministe enragée dérange. La FEMEN, les seins nus en pleine rue, scandalise. On ne supporte pas l’image d’une femme qui ne demande pas poliment son dû, mais l’exige, qui ne sourit pas, mais hurle »

Ce schéma oppressif à l’égard des femmes n’existe pas que dans les cadres professionnels, mais s’étend aussi aux cercles plus progressifs, comme dans le milieu du militantisme. Le masculinisme s’infiltre partout, au sein même des espaces progressistes. Les manarchistes, ces hommes qui se revendiquent alliés féministes tout en maintenant des comportements patriarcaux, ne sont pas moins oppressants que les conservateurs assumés. Ils prennent la parole en premier, s’arrogent le rôle de représentant des luttes qui ne les concernent pas directement et exigent reconnaissance pour leur simple présence. Pire, ils demandent aux femmes de tempérer leur colère, d’être « constructives », « pédagogues », « ouvertes au dialogue ». Comme si notre rage était un caprice, une impolitesse, plutôt que la réaction légitime à des siècles d’oppression. L’ego masculin est si important qu’il exige d’être ménagé, de ne jamais être confronté aux réalités dénoncées par les femmes, même dans les cercles les plus privilégiés, ceux dotés du capital social pour se révolter.

La femme en colère

La rage féminine est méprisée, ridiculisée, caricaturée. La femme en colère est hystérique, irrationnelle, hors de contrôle. On l’infantilise, on la discrédite. Pourtant, cette rage est essentielle. Elle est la flamme qui alimente les révolutions, la force qui ébranle le statu quo. Chaque cri, chaque manifestation, chaque refus d’obtempérer est une victoire en soi. Mais encore faut-il avoir le droit d’exister en tant que femme en colère, que quelqu’un, quelque part accepte de nous écouter.

Dans cette ère teintée par un masculinisme indécent, les femmes se soulèvent, et avec raison. Nous voyons actuellement les droits des femmes, tenus comme acquis depuis plusieurs décennies dans certains cas, être remis en question juste au sud de notre frontière. Des hommes comme Trump et Musk gagnent de plus en plus de soutien, et il faut se révolter. Des Zuckerberg qui demandent plus « d’énergie masculine (tdlr) » doivent impérativement mener à des soulèvements. Leur misogynie décomplexée se doit d’être combattue avec la même ferveur qu’ils mettent à l’imposer. Comment rester silencieuses face à ce discours qui n’est plus simplement le fruit d’une rhétorique réactionnaire isolée, mais bien un système d’oppression révolu qui se reconstruit petit à petit? L’espace public, politique et médiatique appartient encore majoritairement à ces hommes aux fortunes ahurissantes, et lorsqu’une femme tente de s’y imposer, elle est attaquée, harcelée, réduite au silence. Il suffit d’observer le traitement réservé aux femmes journalistes, aux militantes, aux figures politiques pour comprendre que l’expression féminine représente toujours une menace aux yeux de plusieurs.

La féministe enragée dérange. La FEMEN, les seins nus en pleine rue, scandalise. On ne supporte pas l’image d’une femme qui ne demande pas poliment son dû, mais l’exige, qui ne sourit pas, mais hurle. Pourquoi le cri d’une femme est-il toujours perçu comme un acte de provocation et non comme un acte de justice? Parce que la colère des femmes est subversive, parce qu’elle menace l’équilibre fragile d’un système qui ne fonctionne que si nous acceptons d’y jouer un rôle secondaire. C’est pourquoi il faut réhabiliter la rage féminine. Ne plus la craindre, ne plus s’en excuser. L’assumer, la revendiquer comme un droit fondamental. Être en colère, c’est être vivante. C’est refuser de plier. C’est dire non. Non à la condescendance, non aux inégalités, non à cette injonction au silence. Notre colère n’est pas un caprice. Elle est notre puissance.

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Course à l’IA : Pékin contre-attaque https://www.delitfrancais.com/2025/02/05/course-a-lia-pekin-contre-attaque/ Wed, 05 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57355 DeepSeek, l’IA chinoise qui défie la Silicon Valley.

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Début 2025, DeepSeek, une jeune entreprise chinoise spécialisée en intelligence artificielle, annonce son premier modèle de raisonnement : DeepSeek-R1. Se voulant aussi performant que ses concurrents américains, ce nouveau système a provoqué un véritable séisme dans la Silicon Valley. Son modèle, avec un code source libre (open source), développé avec un budget dérisoire, remet en question l’hégémonie technologique des États-Unis et lance la course à l’IA entre Washington et Pékin.

David contre Goliath

Fondée en 2023 à Hangzhou en Chine par Liang Wenfeng, DeepSeek était initialement une entreprise axée sur les algorithmes de trading. Rapidement, elle s’est orientée vers l’intelligence artificielle, avec l’ambition de créer un modèle performant capable de rivaliser avec les chefs de file du secteur. Contrairement aux mastodontes américains, comme OpenAI ou Anthropic, qui reposent sur des milliards de dollars d’investissements et qui ont pour objectif d’innover, DeepSeek a misé sur une approche beaucoup plus frugale. Son secret? L’optimisation du code de modèles existants, disponibles en code source libre.

L’annonce de DeepSeek-R1 a secoué les marchés financiers. Développé avec un budget de seulement 10 millions de dollars, bien loin des investissements colossaux d’OpenAI ou Meta, ce modèle a soulevé l’hypothèse d’une surévaluation du marché de l’intelligence artificielle aux États-Unis. En réaction, le leader du marché, Nvidia, a perdu 17% de sa valeur en 24 heures et a entraîné le NASDAQ à la baisse avec un retrait de 2 000 milliards de dollars des marchés financiers, l’équivalent du PIB français, et ce, en quelques heures. Par ailleurs, cette percée est survenue peu après l’annonce du plan Stargate : près de 500 milliards de dollars d’investissement prévus par l’administration Trump pour renforcer l’infrastructure de l’IA. Marc Andreessen, entrepreneur influent et conseiller de Donald Trump, a décrit cet événement comme un « moment Spoutnik », faisant référence à l’affolement provoqué par le premier satellite soviétique sur les marchés américains en 1957, dans le cadre de la course à l’espace pendant la Guerre froide.

En parallèle, l’application DeepSeek est devenue l’une des plus téléchargées sur iPhone aux États-Unis, en Australie, en Chine et au Royaume-Uni, démontrant l’intérêt et la curiosité des consommateurs pour cette alternative au colosse ChatGPT.

Course à l’IA : la Chine redistribue les cartes

Au lieu de développer son IA à partir de zéro, comme OpenAI ou Anthropic, la start-up chinoise a optimisé des architectures déjà disponibles, réduisant ainsi les coûts de développement et d’entraînement de son modèle. Tout cela en étant contrainte d’utiliser des puces moins puissantes, à cause des restrictions américaines sur les exportations de semi-conducteurs vers la Chine. DeepSeek prouve qu’un modèle performant peut être conçu avec des ressources limitées.

L’aspect du code source libre joue un rôle central : en rendant son modèle accessible à tous, DeepSeek suit une philosophie initialement prônée par OpenAI avant son virage vers une approche fermée. Ce choix permet une collaboration mondiale, où entreprises et chercheurs peuvent œuvrer ensemble pour améliorer le modèle.

Mais DeepSeek ne se distingue pas seulement par son modèle économique. Son PDG, Liang Wenfeng, adopte une politique de recrutement atypique, misant sur de jeunes diplômés et des profils issus des sciences humaines plutôt que sur des ingénieurs expérimentés. Selon lui, « l’expérience peut être un frein à l’innovation (tdlr) », car les experts établis ont tendance à reproduire ce qu’ils connaissent déjà, tandis que les jeunes diplômés, moins sûrs d’eux, explorent davantage de solutions nouvelles. Dans une entrevue donnée au média chinois 36Kr, il expliquait : « les travailleurs expérimentés ont des certitudes sur la bonne manière de faire, alors que les jeunes se remettent constamment en question, ce qui les pousse à innover ». Un pari risqué, mais qui, à en juger par le succès fulgurant de DeepSeek, semble avoir porté ses fruits.

L’arrivée de DeepSeek-R1 bouleverse l’équilibre de la course à l’intelligence artificielle entre la Chine et les États-Unis, un affrontement qui rappelle la course à l’espace du 20e siècle. Conscients de l’enjeu stratégique, les États-Unis avaient tenté d’entraver les avancées chinoises en restreignant l’exportation des puces Nvidia vers la Chine. Pourtant, le PDG de DeepSeek avait anticipé ces restrictions en commandant des milliers de puces performantes à l’avance, lui permettant de bénéficier d’une partie de la puissance des dernières puces Nvidia A100. Les cartes sont désormais rebattues : pour la première fois, un modèle chinois s’impose comme un concurrent direct d’OpenAI. En réponse, ce dernier a dû accélérer la sortie de son modèle « OpenAI o3 mini ». De plus, ce n’est pas seulement DeepSeek qui inquiète les États-Unis : la plateforme de commerce en ligne Alibaba a également annoncé son propre modèle, Qwen 2.5‑Max, qui se dit encore plus performant que DeepSeek-R1, renforçant davantage la pression chinoise sur le marché mondial de l’IA.

Au-delà des enjeux géopolitiques, le choix du consommateur est aussi redéfini. Pour Théophile et Antoine, étudiants en ingénierie à McGill, l’offre de DeepSeek change la donne. « Honnêtement, DeepSeek est gratuit et assez performant pour l’usage que j’en fais », explique Antoine, « payer 20 dollars par mois pour ChatGPT Plus, ce n’est pas négligeable pour un étudiant ». Théophile ajoute également : « de telles initiatives permettent aux géants de se réinventer pour conserver leurs clients, ces percées technologiques sont dans notre intérêt, nous, les consommateurs ».

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Pablo Rodriguez, pour l’amour du Québec https://www.delitfrancais.com/2025/02/05/pablo-rodriguez-pour-lamour-du-quebec/ Wed, 05 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57353 Le PLQ en reconstruction, on a la solution.

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C’est officiel : depuis le 13 janvier, la course à la chefferie du Parti libéral du Québec (PLQ) est lancée. Il faut le dire, cette course est loin d’être anodine, bien au contraire. En fait, elle s’amorce à un moment crucial pour notre formation politique, un moment où le parti est en reconstruction identitaire, allant des valeurs aux politiques. Depuis la défaite de Philippe Couillard en 2018 et celle de Dominique Anglade en 2022, beaucoup se demandent ce qu’il adviendra du parti, qui est désormais réduit à une députation enclavée à Montréal et dans l’Outaouais. Dans ces moments de réflexion, l’identité libérale elle-même est remise en question par plusieurs militants. Après tout, dans une arène politique jusque-là dominée par la Coalition Avenir Québec de François Legault, qu’est-ce que ça signifie d’être libéral? Les jours où le parti de Robert Bourassa, Jean Lesage et Jean Charest remportait le cœur des Québécois semblent révolus. Après de tels rebondissements, il ne restait qu’à mettre la clé sous la porte pour ce parti, qui a pourtant façonné la vie politique québécoise durant les 150 dernières années.Cependant, en politique, il y a parfois des surprises, des coups de théâtre. Cette fois-ci, c’est ce qui est arrivé. Après avoir traversé la rivière des Outaouais, quittant Ottawa pour revenir au Québec, Pablo Rodriguez, l’excellent député fédéral d’Honoré-Mercier, annonce qu’il se lance pour la chefferie du PLQ. On a désormais une course, une vraie

Pablo et le Québec

Né en Argentine de parents opposés au régime brutal de Videla, Pablo quitte la dictature alors qu’il n’a que huit ans, direction Sherbrooke. C’est dans les magnifiques Cantons-del’Est qu’il grandit. Il y apprend le français, se plonge dans la culture, tombe amoureux de nos artistes, comme Paul Piché et Robert Charlebois, et poursuit ses études universitaires. À Sherbrooke, Pablo Rodriguez choisit le Québec et le Québec le choisit. L’histoire de la famille Rodriguez, c’en est une de réussite et d’adaptation à la société québécoise. Cette appartenance au Québec n’est pas que culturelle, elle est aussi politique. Pendant les débats constitutionnels, Pablo se joint à l’influente Commission-Jeunesse du Parti libéral du Québec (CJPLQ) – vraie force politique qui continue de faire vibrer le parti à ce jour. Il y fait ses premiers pas politiques, militant pour un Québec fort dans une union canadienne tout aussi forte. Pendant son temps à la CJPLQ, il parcourt les quatre coins du Québec, rencontre le monde, le vrai, et c’est là qu’il adopte son style bien à lui : l’authenticité. Croyez-moi sur parole, j’ai rencontré de nombreux de politiciens dans ma vie, du municipal au fédéral, en passant par le provincial. Pourtant, je n’ai jamais rencontré une personne comme Pablo ; c’est ce genre de personne spéciale, tout aussi à l’aise de parler avec mon père de la dernière partie de hockey que d’enjeux nationaux à la table des ministres.

« Après avoir traversé la rivière des Outaouais, quittant littéralement Ottawa pour revenir au Québec, Pablo Rodriguez, l’excellent député fédéral d’Honoré-Mercier, annonce qu’il se lance pour la chefferie du PLQ. On a désormais une course, une vraie »

Le bagarreur

Après un parcours remarqué à la CJPLQ, je crois qu’il est devenu évident qu’un tel talent politique ne pouvait pas être perdu dans les limbes. Cela aurait été un vrai gâchis. En 2004, Rodriguez se lance donc sous la bannière du Parti libéral du Canada, alors dirigé par Paul Martin, pour briguer la circonscription montréalaise d’Honoré-Mercier. Alors que le parti se voit retirer la majorité dont il disposait depuis 1993, Pablo conserve la circonscription. Il fait donc son entrée dans l’enceinte de la démocratie canadienne. Il joue un rôle de premier plan dans le caucus du Québec dès son premier mandat. À mes yeux, le plus intéressant dans la carrière de Pablo, ce ne sont pas ses nombreuses victoires, mais sa manière de réagir à la défaite. En 2011, alors que le parti allait mal et qu’il était pris dans multiples scandales, le Nouveau Parti démocratique se présente comme la première force d’opposition face aux conservateurs. C’est donc dans ce contexte que les néodémocrates emportent 59 sièges au Québec ; et, par la même occasion, remportent Honoré-Mercier, une forteresse libérale. Monsieur Rodriguez se retrouve donc évincé du parlement.

Comme tant d’autres, il aurait pu passer à autre chose, il aurait pu se trouver un emploi payant dans le secteur privé. Au lieu de cela, poussé par l’amour de la fonction et par la passion de servir ses concitoyens, pendant les quatre années qui le séparent de la prochaine élection générale, il prépare le terrain pour son grand retour et celui du parti. Alors que le bateau coule, Pablo s’adonne corps et âme pour regagner la confiance de la population. Il construit des ponts entre le parti et les québecois déçus par le passé des libéraux, et soutient un parti en reconstruction. Pour vous démontrer l’ampleur de son implication, il a pigé dans ses économies personnelles pour aider au financement du parti. Donc, ceux et celles qui pensent que Pablo agit en opportuniste en quittant Ottawa pour revenir au Québec se trompent. Rodriguez, c’est un battant. Je le sais, parce qu’en 2015, après de nombreux soupers spaghetti pas toujours glamour et des tonnes d’épluchette de blé d’Inde, il redevient député dans un gouvernement libéral majoritaire. La victoire du parti aurait été impossible sans les personnes qui, comme Pablo, ont mis la main à la pâte pour préparer le terrain.

Le Québec et Pablo

Pour moi, le choix pour Pablo de revenir à ses racines québécoises n’est pas le fruit du hasard. Ce n’est pas seulement le PLQ qui, à l’instar du PLC en 2011, est à la croisée des chemins. C’est aussi le Québec tout entier. En 2018, la CAQ de François Legault se présentait devant la population en offrant des remèdes à tous nos maux. En santé, en éducation, en immigration, les candidats caquistes nous disaient comment ils allaient être en mesure de tout régler. Il n’en demeure pas moins que, près de huit ans plus tard, très peu a été accompli. On attend toujours autant dans les salles d’attente, il y a encore des défis importants en éducation, et l’immigration a été utilisée comme un levier pour faire des gains politiques. Aujourd’hui, avec des enjeux comme celui de la sécurité de la frontière avec les États-Unis, il nous faut une personne d’expérience qui soit capable de nous guider avec brio. Dans des moments incertains, il nous faut un bagarreur. Dans le moment présent, il nous faut un Pablo Rodriguez. Collectivement, on ne peut pas se permettre de faire fi d’une telle candidature

Pablo et moi

En conclusion, je vous avoue que je connais bien Pablo. Je l’ai rencontré pour la première fois en 2015, alors qu’il faisait le tour du Québec pour préparer le parti aux élections générales. Depuis, je l’ai revu à plusieurs reprises, assez pour être convaincu qu’il est la bonne personne pour diriger le Québec lors d’un moment aussi décisif. Une chose qui me frappe à chaque fois que je revois Pablo, c’est son authenticité. C’est une personne qui est aussi drôle que sérieuse, aussi réfléchie que terre à terre. Avec Pablo, what you see is what you get. L’ayant fréquenté à quelques reprises, je ne peux vous dire à quel point il est l’homme de la situation, la personne dont nous avons besoin pour faire rayonner le Québec et le remettre sur les rails. Pablo, tu peux compter sur moi!

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Tous en cuisine! https://www.delitfrancais.com/2025/02/05/tous-en-cuisine/ Wed, 05 Feb 2025 12:00:00 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=57347 Comment améliorer son alimentation pour être en meilleure santé?

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Toasts au beurre d’arachides, hamburger-frites de A&W, conserve de petits pois, voilà à quoi ressemblent les repas des étudiants en semaine lorsqu’il leur manque le temps et l’énergie pour enfiler le tablier et se mettre à cuisiner. En quittant le foyer familial pour aller à l’université, beaucoup d’étudiants qui avaient l’habitude de mettre les pieds sous la table après une journée d’école, se retrouvent à devoir faire les courses et cuisiner, ce qui prend du temps. Manquant d’expérience, ou avec un budget limité, les repas peuvent devenir un vrai casse-tête, une charge mentale additionnelle, et sont souvent relégués au second plan ; certains étudiants préfèrent sauter des repas parce que le frigo est vide ou pour ne pas perdre une heure de révision. Or, bien s’alimenter est fondamental pour pouvoir se concentrer et être plus efficace dans son travail. Alors, comment combiner alimentation saine et régulière avec le quotidien contraignant d’un étudiant?

Sandrine Geoffrion, diplômée d’une maîtrise à l’Université de Montréal en nutrition et membre de l’Ordre des diététistes-nutritionnistes du Québec (ODNQ), a accepté de répondre à mes questions. Elle est également la fondatrice du Club Sandwitch, un site internet qui vise à aider les jeunes (et moins jeunes) à trouver la motivation nécessaire pour adopter une alimentation équilibrée.

Un besoin vital

Dès notre plus jeune âge, on apprend à l’école les mathématiques, le français, la science, et même le sport, mais on ne reçoit que rarement une éducation sur la nourriture et l’impact de son régime alimentaire sur la santé physique et mentale. Or, sans nourriture, aucune activité humaine ne serait possible. Beaucoup d’étudiants négligent leur alimentation, ce qui peut avoir des conséquences importantes sur leur capacité à effectuer des tâches au quotidien et menacer leur bien-être. Alors pourquoi est-il primordial de savoir bien manger?

Lorsqu’on saute un repas, « c’est comme si on partait faire un voyage de Montréal jusqu’à Québec, sans faire le plein avant de partir : ce sera difficile de se rendre jusqu’au bout ». Par cette métaphore, Sandrine Geoffrion nous rappelle le rôle essentiel que joue la nourriture comme carburant qu’« on met dans notre corps et qui va nous permettre d’accomplir nos activités de la journée. » Bien que l’on puisse avoir l’impression à court terme d’avoir plus d’énergie si on saute un repas, les effets du manque de nourriture apparaissent brutalement plus tard dans la journée. Le cerveau, qui n’est plus alimenté, subit un « crash » et on perd toute notre concentration. La diététiste explique qu’il peut arriver qu’« on ne se rende pas compte qu’on a faim pendant la journée si on est habitué à étouffer nos signaux de faim puis de satiété, ce qui peut mener à des rages alimentaires en fin de journée ». En effet, quand on a excessivement faim, « on veut manger là tout de suite, alors on se tourne vers des aliments gras, sucrés, riches en énergie, souvent ultra-transformés, et moins intéressants d’un point de vue nutritif ».

En outre, les bénéfices d’une bonne alimentation sont multiples. En plus d’avoir un effet positif sur notre santé physique et mentale, les repas sont des moments de partage conviviaux, qu’ils soient utilisés comme prétexte pour une réunion entre amis, de pause au travail avec les collègues ou de retrouvailles familiales lors des fêtes de fin d’année. Ils permettent également de découvrir d’autres cultures à travers leurs spécialités culinaires. Par ailleurs, les repas rythment nos journées et participent à une routine réconfortante, c’est le moment idéal pour s’aérer l’esprit et se consacrer au plaisir de savourer la nourriture.

Selon la nutritionniste, il est crucial d’apprendre à bien s’alimenter le plus tôt possible, particulièrement lorsqu’on est étudiant, pour « construire de bonnes habitudes sur le long terme ». Arrivé à l’âge adulte, si l’on s’est accoutumé à sauter des repas régulièrement, cela peut causer « des problèmes de santé comme des maladies chroniques, le diabète de type 2, la dyslipidémie [anomalie dans la répartition des lipides, ndlr], ou des problèmes de cholestérol ».

Pas de règles

Vous est-il déjà arrivé d’être réveillé à deux heures du matin parce que votre colocataire avait décidé d’utiliser le mixeur pour préparer son dîner? Vous êtes-vous alors demandés s’il était vraiment raisonnable de manger à des horaires pareils? Sandrine Geoffrion explique qu’en nutrition, il n’y a pas de règles fixes, « parce qu’on n’est pas des robots ». Tout comme les besoins en calories varient d’une personne à une autre, en fonction de notre sexe, notre âge, notre taille ou encore notre niveau d’activité physique, notre emploi du temps ne nous permet pas toujours de manger à des horaires fixes, et vouloir s’y tenir à tout prix peut même se révéler être une mauvaise idée. Selon la diététiste, il faut savoir adapter l’heure de ses repas à ses contraintes professionnelles ou scolaires et on peut consulter un nutritionniste qui pourra nous guider au besoin. Trop vouloir contrôler son alimentation peut aussi s’avérer néfaste pour sa santé mentale. Bien qu’il existe des calculs indiquant nos besoins énergétiques quotidiens, il n’est pas toujours pertinent de le savoir, car « cela peut mener à une envie de compter nos calories. Puis cela enlève le côté amusant de l’alimentation et peut l’amener à prendre de plus en plus de place dans notre tête ». Lorsque la nourriture devient obsessionnelle, elle peut générer des troubles alimentaires aux conséquences graves.

« En nutrition, il n’y a pas de règles fixes, « parce qu’on n’est pas des robots » »

Sandrine Geoffrion, nutritionniste

Sandrine Geoffrion met en garde contre les nombreux mythes et la désinformation qui circulent dans le domaine de la nutrition tels que : « ne mange pas après 20 heures, tu vas grossir. » Elle signale l’importance de « toujours s’assurer que l’information qu’on consomme provient de professionnels de la santé », ainsi que de « développer son esprit critique à ce sujet ». Finalement, la seule « règle» valable est que « si tu as faim, il faut que tu manges ». Il faut se fier à nos signaux de satiété. La faim est un mécanisme naturel du corps qui demande de la nourriture pour fonctionner. Certains utilisent l’alimentation intuitive qui consiste à écouter son corps plutôt que de suivre un régime drastique. Néanmoins, la nutritionniste reconnaît les bienfaits de respecter l’adage de trois repas par jour et de collations au besoin entre les repas, qui peut nous servir comme guide à adapter en fonction des particularités de notre rythme de vie et de nos préférences. Ce modèle peut donc être suivi avec flexibilité, car si on n’a pas faim le matin, mieux vaut ne pas se forcer mais prendre un petite casse-croûte plus tard dans la journée.

L’assiette équilibrée

On est tous d’accord pour reconnaître que les repas que l’on mange en restauration rapide ne sont pas bons pour notre santé. Mais alors à quoi ressemble le repas idéal pour faire le plein d’énergie? Le site du gouvernement canadien propose l’assiette équilibrée comme outil de référence. La moitié de l’assiette doit contenir une part de fruits, mais surtout des légumes, puis un quart est occupé d’aliments à grains entiers du type riz, pâtes, pain. Enfin, le dernier quart devrait être composé de protéines, qu’elles soient végétales ou animales. Sandrine Geoffrion indique qu’il s’agit « d’une base que l’on accompagne avec de l’eau ». Cela ne nous empêche pas de nous en écarter, par exemple certains préférant diviser l’assiette en trois tiers égaux. Cette assiette reste selon elle un bon indicateur pour s’assurer « qu’on comble tous nos besoins en différents macro et micronutriments, sans trop se compliquer la vie ».

Toscane Ralaimongo | Le Délit

Beaucoup d’étudiants sont réticents à consommer des légumes. Souvent parce qu’ils trouvent que ces derniers coûtent trop cher et que cela ne semble pas rassasiant. D’autres fois, c’est simplement parce qu’ils ne savent pas comment les cuisiner ou qu’ils y vouent une aversion impérissable du temps de leur enfance lorsqu’ils étaient forcés à en manger. La nutritionniste rappelle leur rôle essentiel : « C’est sûr que ce n’est pas les légumes qui vont combler une grande faim, puisqu’ils sont peu caloriques en raison de leur faible teneur en macronutriments (ces derniers fournissent de l’énergie comme les glucides, les lipides, les protéines). Mais il y a bien d’autres bonnes raisons de consommer des légumes : ils apportent des vitamines, des minéraux et des fibres, qui eux contribuent au bon fonctionnement de notre corps, mais aussi de la texture, de la saveur, du croquant et de la couleur qui contribuent au plaisir de manger. » Ils sont également riches en eau et participent à sublimer les plats gastronomiques. Ils contiennent d’autres molécules essentielles à la santé, dont certaines dont nous n’avons pas encore connaissance. Les légumes permettent de diversifier notre alimentation et ainsi d’éviter les carences alimentaires.

« Dans le meilleur des mondes, on cuisinerait tout nous-mêmes. Mais on n’est pas dans un monde idéal, on est des étudiants, et notre priorité, c’est d’étudier »

Sandrine Geoffrion, nutritionniste

Il faut également se rappeller qu’avoir une alimentation équilibrée ne se mesure pas seulement sur un repas mais à l’échelle de la semaine. Ainsi, ce n’est pas grave de dévier du modèle recommandé de temps en temps tant que la moyenne reste saine. « Notre corps a quand même un métabolisme assez adaptatif. Si jamais on a des repas qui sont moins équilibrés, ce n’est pas la fin du monde non plus » rassure la diététiste. Il est néamoins possible d’améliorer ses collations pour les rendre plus saines. Il vaut mieux privilégier des aliments riches en protéines que l’on peut trouver dans le yaourt ou les noix par exemple, et en glucides comme les fruits et les crudités. Une telle collation peut permettre d’assurer une continuité d’énergie lorsque nos repas sont très espacés.

Petit à petit

« Dans le meilleur des mondes, on cuisinerait tout nous-mêmes. Mais on n’est pas dans un monde idéal, on est des étudiants, et notre priorité, c’est d’étudier » remarque Sandrine Geoffrion. Cela ne nous empêche toutefois pas de faire des efforts pour contourner l’alimentation ultra-transformée et intégrer davantage de vert et de frais à nos repas. Modifier son alimentation se fait par étapes. Il faut «commencer en prenant quelque chose qui est facile pour nous, comme des petites carottes qui sont déjà coupées dans un sac, que l’on peut accompagner avec des trempettes, » suggère la nutritionniste. Mettre en évidence des fruits « prêt-à-consommer » comme des pommes, des bananes ou des clémentines dans un saladier ou des légumes qu’on a déjà portionnés dans le frigo peut les rendre plus attrayants et facilement accessibles. On peut aussi passer en revue les aliments ultra-transformés que l’on achète en magasin et réfléchir à comment les remplacer ou les faire maison. En prenant l’exemple des barres tendres, « on peut comparer les options disponibles sur le marché ». Certaines marques proposent des produits plus intéressants sur le plan nutritif. Lorsqu’on hésite entre différents produits en magasin, il peut être utile de comparer leur teneur en sucres ajoutés, sel, et gras saturés ou de choisir des options avec une courte liste d’ingrédients.

Il existe des ressources pour les étudiants qui manquent d’idées pour diversifier leur alimentation. L’Université de Montréal a développé le guide alimentaire Viens manger et sa version végétarienne, que l’on peut consulter gratuitement en ligne. Sandrine Geoffrion conseille aussi d’autres livres de recettes : La bible des collations, La croûte cassée, ou encore Beau bon pas cher. On peut aussi s’inspirer des comptes culinaires sur les réseaux sociaux comme celui de Geneviève O’Gleman ou du site internet Ricardo. Il n’est jamais trop tard pour prendre des bonnes habitudes, et prendre soin de soi commence par ce que l’on met dans notre assiette!

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